Feux Croisés
Dimanche 21 Avril 2013
Entretiens
Yann Gonzalez & Raphaël Lefèvre

Bon, alors, chanson !

Entretien avec Paul Vecchiali


Paul Vecchiali a toujours exprimé une grande admiration pour les films de Jacques Demy, lequel se plaisait à dire qu’ils étaient sans doute les seuls à porter un amour égal à Robert Bresson et Danielle Darrieux.



Au-delà des affinités cinéphiliques, de leur amour pour le peuple et de leur goût pour l’impudeur sentimentale et l’ambiguïté sexuelle, Demy et Vecchiali – ainsi que Jean-Claude Guiguet, compagnon de route du second et autre admirateur du premier – ont fait tourner quelques acteurs communs : Darrieux, évidemment, et Jacques Perrin ; mais aussi Jean Sorel, Jean-Louis Rolland, Françoise Fabian, Hélène Surgère, Micheline Presle, Geneviève Thénier, Jean-François Stévenin, Jacques Nolot, Patrick Fierry…
 
Cette rencontre avec l’un des cinéastes français les plus libres et singuliers est l’occasion d’évoquer son rapport au grand Jacques, mais pas seulement. A peine nous sommes-nous installés qu’il nous parle avec enthousiasme de ses derniers films et de ses projets en cours, dont – tiens, tiens ! – un opéra, dont le sujet n’est pas sans rappeler En haut des marches. Il compte le tourner en un seul plan-séquence, forme la plus cohérente selon lui pour recueillir l’action et le chant opératiques – forme que Demy, dit-il, aurait dû privilégier dans Une chambre en ville, au lieu d’un découpage trop plan-plan…


 

Paul Vecchiali : Je le lui avais dit, à Jacques. Il m’avait dit : « Tu crois ? – Pour moi, l’échec commercial vient de là. Il n’y avait aucune raison. Tu fais des plans séquences, et là les acteurs ils occupent le terrain pendant que le pont musical se passe. Des gens comme Darrieux ils occupent le terrain, il n’y a pas de problème. – Je n’y ai pas pensé, je ne sais pas… » Il pensait qu’il fallait ça, pour la cadence. C’est son droit. Moi j’ai été gêné, franchement. Alors que dans Lola, il y a des plans séquences sublimes. Quand la fille se balade derrière sur le balcon avec la mère au premier plan. Bon c’est vrai que c’est plus Godard que Demy, mais… Maintenant ça devient un peu ma marque de fabrique ! Je me suis toujours vu entre Godard et Demy – je ne parle pas de niveau, de qualité, hein, mais de recherche, de travail. Il y a beaucoup de plans séquences dans ma pentalogie (Humeurs et rumeurs, …Et tremble d’être heureux, Etre ou ne pas être, Les Gens d’en bas et Retour à Mayerling, qui se passent tous dans et autour de la « villa Mayerling » que Vecchiali habite désormais dans le Var, ndr). Le principe est qu’à la fin de chaque volet, le protagoniste vend la maison au protagoniste de l’histoire d’après. C’était un peu le rêve de Demy, ça ! Sauf que moi je les ai faits avec trois fois rien… Mais là, l’opéra, on ne peut pas le faire avec trois sous, ce n’est pas possible. Je ne veux pas. J’ai déjà un mécène. Un mec qui a adoré le livret, et qui m’a dit : « Voilà, 130.000 balles. » Mais le temps passe. C’est pour septembre-octobre 2014, j’espère qu’il gardera l’envie. Donc j’ai déjà 130.000 balles. Il faut trouver le reste.


Yann Gonzalez : C’est rare, les mécènes, aujourd’hui.
 

Il avait déjà mis de l’argent dans Retour à Mayerling. C’est un fan. Et puis le livret, alors là, il est à tomber par terre. C’est une telle folie… Folie totale ! C’est sur la libération de Ramatuelle. Avec quatre personnages qui se sont connus enfants et qui ont pris des chemins différents. Avec Laura Morante, Marianne Basler… Sur la résistance, la collaboration, le double jeu avec les Allemands…
 

Raphaël Lefèvre : C’est toujours Roland Vincent qui compose la musique de vos films ?
 

Toujours. Et le film est raconté par le garde-champêtre. Un type qui fait 165kg et qui a une de ces voix… Quand il a chanté dans la maison pour les essais, les murs tremblaient ! Il raconte l’histoire : « Oyez, messieurs, mesdames… »
 

YG : Ce sera tourné en studio ?
 

Non, pas du tout, à Ramatuelle, sur les lieux ! Ca commence dans la pinède et ça finit face à la mer…
 

RL : Et tous les acteurs chantent eux-mêmes ?
 

Non. C’est du play-back, comme chez Demy. Il y en a deux ou trois qui chantent eux-mêmes, c’est tout. Il y en a un, je l’ai trouvé à Questions pour un champion ! Un mec absolument sublime, qui chantait. Ils ont fait un spectacle qui s’appelait « L’Opéra pastille », qui était à mourir de rire… J’ai prévu deux semaines. Une semaine de répétitions, à mort, sans arrêt. Et puis après, la deuxième semaine, on tournera une fois le matin et une fois le soir. Parce qu’on tournera en steadicam. Les répétitions, on les fera à l’iPhone. Moi je tourne à l’iPhone, maintenant. Et un peu au 5D. Mais là, non, évidemment il faudra un disque dur et une vraie caméra. Enfin, qu’est-ce que ça allège les épaules, tout ça ! Formidable, l’iPhone. L’image est sublime ! On a tourné une scène de passage du jour à la nuit, avec la mer et la ville au loin derrière le protagoniste, avec les lumière qui s’allument, c’est à tomber par terre de beauté.
 

YG : Et notre génération ne rêve que de tourner en 35mm !
 

Oh mais tu y viendras toi aussi, quand tu auras vingt-cinq films que tu n’as pas pu faire, tu verras… De toute façon c’est l’avenir, il ne faut pas tourner le dos à l’avenir ! Et moi dans le 35, ça m’a toujours agacé les changements de point, la profondeur de champ… Je déteste ça, les champs-contrechamps avec le mec flou et l’autre net… Ou alors vous avez une jolie fleur au premier plan et le reste est flou. Pfuit, changement de point et on fout le camp là-bas. Non, ce n’est pas possible… Moi, je ne peux plus voir les films français. Enfin, il y en a de beaux. Mais on ne comprend pas un mot de ce que les gens disent ! Parce qu’ils veulent tellement être « naturels »…
 

RL : Il me semble que vous avez connu Demy en vous exclamant « C’est génial ! » à une projection de Lola ?

 

Ce n’est pas exactement ça. J’ai vu Lola à la Rotonde. On était toute l’équipe des Petits drames, mon premier film que je venais de finir de tourner. Et au bout de dix minutes je me suis effectivement écrié « C’est génial ! » et devant moi, il y avait une blonde qui s’est retournée, c’était Micheline Presle. Première partie de l’histoire. Deuxième partie : Lola est passé chez Jean-Louis Chéray, au Studio Parnasse. Il y avait Agnès et Jacques. Et au moment du débat, j’ai parlé du film. Et puis au moment de sortir, la foule s’écoulait et Jacques se tenait là, en souriant, il m’attendait. Et puis il m’a dit : « Bravo ! » C’est tout. Ensuite, je lui ai téléphoné, je lui ai dit : « Je viens d’écrire un court métrage, j’aimerais bien que vous le lisiez. – Avec plaisir. » Il m’a invité à déjeuner, et m’a dit : « Chacun fait sa route. Je ne vous aiderai pas. Mais le film est magnifique, il faut le faire. »
 

YG : C’était Les Roses de la vie ?
 

Oui. Puis Truffaut m’a fait pareil, en me disant : « Ce n’est pas possible, etc. » Voilà. Le raccord avec Jacques, c’est ça. Après, c’était pratiquement deux fois par semaine au téléphone. Des heures.
 

RL : A parler des films vus, de vos projets, de la vie… ?
 

De tout. C’est moi qui lui ai dit : « Prends les sœurs Dorléac ! » pour Les Demoiselles. Il voulait Brigitte Bardot et Audrey Hepburn. Il avait envie d’Hollywood… Un jour, il m’appelle et me dit : « Tu vas être content, j’ai pris Catherine et Françoise ! » Je me suis aussi battu comme un chien pour qu’il ne prenne pas Huster dans Parking. Il y avait Giraudeau qui voulait le faire. C’était mieux. Enfin bon… Non, on était très liés. Avec des moments où on s’engueulait. Une fois, on s’est vraiment engueulés. Je lui ai dit : « Jacques, tourne ! Moi, j’ai envie de voir tes films ! – Je ne suis pas comme toi. Je ne fais pas n’importe quoi. – OK. Toi, tu ne fais pas n’importe quoi et puis tu fais Parking. Moi, je fais n’importe quoi et je fais Les Jurés de l’ombre, que tu considères comme génial. » Voilà, c’est tout. On ne sait jamais si on fait une merde.
 

RL : C’est-à-dire qu’il considérait qu’il avait besoin d’argent pour tourner, alors que chez vous il y a une sorte de morale selon laquelle il faut tourner coûte que coûte, non ?

Non, ce n’est pas vrai, parce qu’il y a des films que je n’ai pas pu faire. Quand j’ai le budget, je fais le film, en gros.
 

YG : Mais vous aviez des projets que vous pouviez faire avec peu d’argent, ce qui n’était pas son cas.
 

Oui, c’est sûr. Mais ce n’est pas une raison. Parce qu’il avait des propositions qu’il refusait. On lui a proposé un polar, il a refusé. Moi, je crois qu’on n’est jamais sûr de faire un chef-d’œuvre, on n’est jamais sûr de faire une merde.
 

Jacques Perrin dans Journal intime (Valerio Zurlini, 1962), Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967), Peau d’Âne (Jacques Demy, 1970) et L’Etrangleur (Paul Vecchiali, 1972)
Jacques Perrin dans Journal intime (Valerio Zurlini, 1962), Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967), Peau d’Âne (Jacques Demy, 1970) et L’Etrangleur (Paul Vecchiali, 1972)

RL : Quand vous prenez Jacques Perrin pour jouer l’étrangleur, ça vous amuse de pervertir son image, de jouer avec l’angélisme qu’il incarne par exemple chez Demy ?
 

Non, je l’ai écrit pour lui après avoir vu Cronaca familiare (Journal intime, ndr) de Zurlini, qui est, selon moi, le plus grand cinéaste italien. C’était bien avant Demy. Le scénario, je veux dire. C’était tout de suite après Les Ruses du diable (1965, ndr).
 

YG : Et Demy, il avait un regard bienveillant sur vos films ?
 

Ah oui. Je peux le dire, parce que quand quelqu’un est un ami, on ne sait jamais trop, mais un jour j’étais à la Comédie Française, il y avait Laurent Lévy qui était là, et je vois Jacques Demy qui entre dans mon champ, qui lui fonce dessus et qui lui dit : « Vous êtes sublime dans Rosa la rose, et Paul c’est de mieux en mieux, c’est extraordinaire ! » Alors Laurent lui dit : « Ben dites-lui, il est là ! » Et là, il m’embrasse : « Ecoute, je viens de voir Rosa, c’est extraordinaire ce que tu arrives à faire avec rien… » Bon, j’avais un peu d’argent, quand même.
 

YG : Mais pour lui, ce n’était rien !
 

Oui, qu’est-ce que c’est un million, pour lui… Pour moi, Rosa, c’était un film riche. Enfin, je l’ai tourné en trois semaines. Parce que je travaille tellement en amont qu’une fois que c’est parti, ça se tourne très vite. On n’attend pas, on n’attend jamais. Je pense que c’est très bien, parce que ça ne fait pas perdre la concentration, et des techniciens, et des comédiens. C’est ma morale. Maintenant, attention, on peut faire comme Eustache et réfléchir quinze ans avant de dire où on met la caméra, mais ça, ça le regarde. Je n’aime pas ses films… Enfin, La Maman et la Putain, c’est important, mais ce n’est pas un film que j’aime de cœur, quoi. On a toujours opposé La Maman et la Putain et Femmes femmes, dans les années 70.
 

RL : Justement, dans Femmes femmes, les personnages sont constamment dans le théâtre, le commentaire de leur propre vie, les calembours, les expressions toutes faites : c’est quelque chose qu’on retrouve beaucoup chez Demy.
 

Oui, ce sont des goûts communs. La circulation est inévitable, mais j’ai plus de circulations avec Grémillon qu’avec Jacques. On a écrit Femmes femmes en trois soirs, avec Noël Simsolo, en ping-pong, donc il n’y a vraiment rien de réfléchi. C’était marrant, parce qu’il me sortait une phrase, je lui disais « Mais c’est pas possible… », alors il me disait : « Eh ben, écris "C’est pas possible" ! » Enfin, ce n’est pas exactement la phrase, mais c’est un peu ça, quoi ! Et puis à un moment donné, je ne sais pas pourquoi, il m’a dit : « Chanson ! » Bon, alors, chanson ! On écrivait la chanson. Tout s’est passé comme ça.  
 

YG : Est-ce que votre cinéphilie était proche de celle de Demy ? Vous aviez des chevaux de bataille différents ?
 

Il s’est passé un truc dément, mais alors dément – et je vous jure que ce n’est pas de la légende. Quand Bardot a arrêté de tourner, je me suis dit : « Tiens, je vais essayer de la convaincre de revenir au cinéma. » Je pouvais l’approcher parce que c’est un copain de Roland Vincent, Jean-Max Rivière, qui lui avait écrit La Madrague. Et j’ai écrit un truc qui s’appelait Traviata, dans lequel un jeune réalisateur allait voir Bardot pour lui demander de tourner dans le film qu’il préparait d’après La Traviata. C’était chanté – je veux dire, le dialogue entre le réalisateur et Bardot était chanté. Et dansé. Avec un chorégraphe : Roland Petit. Ensuite de quoi, elle acceptait de tourner La Traviata en comédie musicale, avec Béjart. A qui j’en avais parlé, et qui avait dit oui. Bon. Et puis Brigitte dit non – elle a hésité, hein, mais elle a fini par dire non. Et puis je vais déjeuner avec Jacques, et je lui raconte. Il me dit : « Mais ce n’est pas possible ! » Et il me sort le scénario d’Anouchka. C’était pareil ! Avec Dominique Sanda en Anna Karénine. Pareil ! Un ballet qui filme un autre ballet. On était complètement sciés, parce qu’on ne s’en était pas parlé ! C’est vrai qu’il y avait des trucs communs, comme ça. Mais moi j’étais plus porté sur le plan, quoi. Le plan comme… Bon, je le répète depuis deux-trois jours, pas comme un ustensile de cuisine.
 

RL : Lui aussi, quand même.
 

Oui, oui. Il y a des plans magnifiques chez lui, ce n’est pas la question ! Lola, c’est Lola, quoi. Mais après, Une chambre en ville, c’est très champ-contrechamp… C’est sublime, il n’y a rien à dire. Mais sur la mise en scène, Lola c’est quand même autre chose. Moi j’aime tout chez lui, sauf Parking et Trois places.
 

YG : Dans Trois places pour le 26, il y a de belles choses.
 

Il y a des choses magnifiques. Surtout les ballets.
 

YG : Tout le début sur les escaliers, en termes de mise en scène, c’est très beau.
 

C’est magnifique. Mais pour la première fois de sa carrière, les femmes sont à chier !
 

YG : Oh, Françoise Fabian n’est pas si mal, quand même.
 

Fabian est à chier ! Le plan dans le bar avec Montand, ce n’est pas digne de Demy. Pas digne de Jacques. Il était malade, hein. Denis Epstein, qui était son assistant, était mon assistant, donc j’ai su beaucoup de choses sur le film. Il était malade, il n’allait pas bien du tout. Et puis Montand a essayé de prendre le pouvoir… enfin bon. En temps ordinaire, ça ne se serait pas passé comme ça. Et puis il y a Surgère, dedans.
 

Jean-Louis Rolland dans La Naissance du jour (Jacques Demy, 1980, avec Jean Sorel), Une chambre en ville (Jacques Demy, 1982), Rosa la Rose, fille publique (Paul Vecchiali, 1986, avec Jean Sorel) et Once More (Paul Vecchiali, 1988, avec Pascale Rocard)
Jean-Louis Rolland dans La Naissance du jour (Jacques Demy, 1980, avec Jean Sorel), Une chambre en ville (Jacques Demy, 1982), Rosa la Rose, fille publique (Paul Vecchiali, 1986, avec Jean Sorel) et Once More (Paul Vecchiali, 1988, avec Pascale Rocard)

RL : Oui, il y a d’ailleurs eu pas mal de circulation d’acteurs entre vos films et les siens. Jean-Louis Rolland…
 

Ah ben Jean-Louis Rolland, ça vient de lui. Jacques m’avait invité à la version music-hall, sur scène, des Parapluies de Cherbourg. Je me suis dit : « Qui est ce type ? D’où sort ce mec ? » Il me dit : « Oui, je voudrais bien lui donner un grand rôle, mais tu comprends, il n’est pas connu. – Mais attends, t’en as rien à foutre, c’est un type extraordinaire ! » L’élégance de ce mec, sa voix ! Alors il me l’a présenté, je lui ai dit : « On tourne ensemble, très vite. – Oui, oui, on m’a déjà dit ça… » Et la semaine d’après, on tournait Masculins singuliers ! Après, on a fait un téléfilm ensemble. Puis je lui ai dit : « Tu vas avoir un rôle très important. » Il ne m’a pas cru. Et puis on a fait Once More.
 

YG : Qu’est-ce que Demy pensait de Once More ?
 

On ne le lui a pas montré. Varda a interdit qu’on lui montre.
 

YG : C’était trop dur, à ce moment-là, par rapport à la maladie ?
 

Ben oui, il était en plein dans le SIDA. Moi je savais qu’il avait le SIDA, il me l’a dit. Elle, elle faisait semblant que non…
 

RL : Vous avez joué dans son film Le Bonheur.
 

On était tous amis après l’histoire de Lola au Parnasse. J’avais une société de production, Unité Trois, qui était à dix mètres de chez eux, rue Daguerre. Donc on se voyait tout le temps. Un jour, elle rentre, elle voit « Femmes femmes », elle prend le scénario et elle le jette par terre. Elle dit : « Et nous, on est quoi, alors ? – Mais Agnès, c’est pas « femmes-trait d’union-femmes », c’est « deux fois femmes ». – Qu’est-ce que ça veut dire ? – Ca veut dire que c’est deux comédiennes qui sont femmes sur scène ou à l’écran et qui sont femmes aussi dans la vie. – Ah ! mais c’est intéressant, alors… » Je vais déjeuner chez eux, longtemps après, et il me dit qu’on lui a proposé un remake de La Chienne, ce qui est mon rêve. Je n’ai rien dit, mais je pensais : « Quel pot il a ! » Elle entre, et elle fait : « Mais tu vas quand même pas faire un film qui s’appelle La Chienne !? » N’importe quoi… Et puis après la mort de Jacques, un jour elle me dit : « Je fais un film, ça s’appelle L’Univers de Jacques Demy, c’est impensable que tu ne sois pas dedans. – Ben écoute, oui ! – Qu’est-ce que tu veux faire ? – Ben moi, une chanson. » C’est là que j’ai écrit la chanson d’A vot’ bon cœur.
 

RL : Celle que vous chantez avec Françoise Lebrun.
 

Oui.
 

YG : Mais qui n’est pas dans le film de Varda.
 

Ben non. Elle m’appelle, elle me dit : « Je ne peux te donner que deux jours de tournage. – Ça va, Agnès, il n’y a pas de problème. » Deux jours, c’était du luxe, pour un petit truc de cinq-six minutes. Et puis trois jours avant, elle m’appelle : « Je ne peux te donner qu’un jour. – Ça va, Agnès, ça va, pas de problème. » J’arrive, elle me dit : « Faut que tu me rendes la caméra à 14h. – Pas de problème, Agnès. » J’ai tourné devant chez elle, un travelling qui allait d’Unité Trois à chez elle. Après, bon, elle m’a dit : « Ecoute, c’est tellement particulier que ça rentre pas dans le film. – Mais c’est ton film, y a pas de problème. » Elle m’a payé. C’est au moins ça. Et puis je me suis dit que j’utiliserais cette chanson un jour ou l’autre. Et je l’ai mise dans A vot’ bon cœur.
 

RL : Chez Demy et chez vous, il y a un rapport fort au chant, mais qui n’est pas le même. Chez Demy, d’une part il y a le play-back et le refus de laisser chanter ses acteurs (à quelques exceptions près, sur la fin), d’autre part on est du côté de la convention, les personnages chantent parce que c’est leur mode d’être au monde. Chez vous, on est plus dans la chanson qui vient interrompre le quotidien, dans la référence…
 

J’ai une formule : quand la parole ne peut plus dire, le chant remplace. Pour l’émotion, ou pour la force, le chant remplace la parole. Et puis surtout chez moi, c’est en plan séquence, c’est-à-dire qu’on assiste au moment où le chant prolonge la parole, justement. Le plus symptomatique, c’est dans Femmes femmes, quand elle chante Les hommes en somme alors qu’elle vient de faire un raptus sur Simsolo, qu’elle l’a traîné dans la merde – mais le raptus il est encore dans la voix : c’est ça qui m’intéresse. C’est ça qui m’intéresse, et que Jacques adorait, mais il me disait : « Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas y arriver. »
 

YG : Il y a quelque chose de plus violent, de plus abrupt, chez vous.
 

Voilà, c’est ça.
 

RL : Lui, il aimait la rampe d’accès à la chanson.
 

Lui, il est plus dans la tradition. Hollywood. Mais on en parlait. Je lui disais : « Tu as besoin de l’apparat. » Et puis il y a une chose que je ne lui pardonnais pas, c’est d’avoir renié Model Shop, que je trouve sublime.
 

RL : Qui est très beau, oui.


Je lui disais : « T’as pas honte de renier un film comme ça ? Quel chef-d’œuvre ! » Un jour, d’ailleurs, on m’avait demandé : « Est-ce que vous aimez les écoles de cinéma ? » J’avais répondu : « Non, sauf si on passe en boucle Model Shop ! » Parce que là, on voit comment il faut découper. C’est un modèle de découpage. C’est sublime. Le jeu avec les voitures, comment il découpe, c’est vraiment un modèle, quoi. A part Ford, personne ne découpe aussi bien.
 

YG : A propos de ce côté plus brutal chez vous : vous avez toujours parlé de la sexualité de façon très franche, alors que chez Demy ça a toujours été plus voilé, plus fantasmatique.


Et pour cause…
 

YG : Oui, et justement, vers la fin de sa vie, notamment dans Parking, on a l’impression qu’il se lâche, c’est son film le plus sexué. On se demandait si c’était en voyant vos films qu’il s’était dit : « Voilà, c’est possible, je peux faire ça. »
 

Bien sûr. Il me l’a dit. Il m’a dit : « Il faudrait que j’aille plus loin. Toi, tu as le courage. – Non, c’est pas du courage, je fais ça sans me forcer… » Moi, je n’ai pas de problème. J’ai un profil sur Bear, les gens me reconnaissent, on me dit : « Comment ?! » Mais je m’en fous, je n’ai rien à cacher, enfin !


RL : J’ai l’impression qu’il y avait chez Demy un combat intérieur entre l’artisan et l’artiste, entre l’humilité et l’entêtement. Il avait envie d’être considéré comme un grand artiste. Vous ressentiez ça chez lui ?
 

Oui. Mais ce n’était pas sa vérité. C’était l’aspect de lui qu’il voulait qu’on retienne. Je me souviens, la dernière fois que je l’ai vu, il était vraiment mal, et Agnès venait de faire Jacquot de Nantes – que je ne peux pas voir sans pleurer comme une madeleine, je ne sais pas si c’est bon ou mauvais, c’est tellement que… Et il m’a dit cette phrase ridicule, disons-le : « Ah c’est formidable de se voir statufier de son vivant ! » Et ça, je peux vous donner ma parole, c’est le contraire de Jacques. Jacques était très humble. Mais il ne voulait pas que ça se sache ! C’est clair, il ne voulait pas. Quand on se voyait, c’était un bonheur. Il y a une anecdote que j’ai racontée souvent. Quand j’ai acheté mon appartement au Kremlin-Bicêtre, les personnes que j’ai invitées tout de suite, c’était Liliane de Kermadec, Agnès et Jacques. Vous avez vu A vot’ bon cœur, vous avez vu plein de mes films, vous connaissez l’appartement ! Il y a un bar, comme ça, qui sert de cuisine, en gros. Moi j’étais du côté cuisine et les trois étaient de l’autre côté. J’ai servi le thé, et je m’aperçois que j’ai oublié les petites cuillères. Je vais chercher les petites cuillères dans le tiroir et Jacques me suit comme un travelling ! Il fait comme un travelling le long du bar ! On hurle de rire tous les deux, et les deux femmes nous regardent comme si on était des demeurés… Tu vois ? Ce qui se passait entre nous, c’est qu’on n’avait pas besoin de se parler, souvent. On s’est rencontrés. On savait pertinemment qu’on ne ferait pas le même cinéma, mais on savait aussi qu’on aimerait les films l’un de l’autre, et au niveau de l’amitié, c’était… les rires tout le temps. Il n’y a qu’avec Biette que j’ai eu des rapports comme ça, aussi forts, aussi faits sur le jeu de mots, sur le rire… Mais avec Jacques, il y avait des rencontres incroyables. Le fait qu’on lui propose le remake de La Chienne, que moi j’ai envie de le faire et que lui le refuse, tu vois, il y a un truc dans cette histoire…
 

RL : Pourquoi il l’a refusé ?
 

Je ne sais pas. On s’est engueulés à ce moment-là. Ah non, pas là. On s’est engueulés à Cannes, au moment où Pialat a eu la Palme d’or avec cet horrible film (Sous le soleil de Satan, 1987, ndr)… Jacques était dans une fureur, une fureur… ! On était en bas, et je lui disais : « Mais Jacques, il va l’avoir la Palme d’or, c’est écrit, c’est fait pour. – Mais c’est pas possible ! Moi je tire dans le tas s’il a la Palme d’or ! » Il hurlait, comme ça. Et je lui disais : « Mais fous-lui la paix et fais des films. » C’est là qu’on a commencé à s’engueuler. J’ai l’air d’en parler comme si on se voyait 24h/24, ce qui n’est pas vrai, hein, on ne se voyait pas beaucoup. Mais on était pendus au téléphone, tout le temps : « T’as vu tel film ?... »
 

RL : On connaît le terreau cinéphilique de Demy, mais dans ce qu’il allait voir, ce qui sortait au cinéma, qu’est-ce qui lui plaisait ?
 

Il y allait au hasard, je crois. Je n’ai pas tellement de souvenirs. Il n’aimait pas Pialat, ça c’est clair – moi non plus ! Qu’est-ce qu’il aimait ?
 

RL : J’ai lu, je crois, qu’il avait aimé Coup de cœur de Coppola ?
 

Oui. Il aimait Conversation secrète, aussi. Moi aussi. Moi j’ai aimé Le Parrain, je ne me rappelle plus s’il aimait ou pas. Il aimait beaucoup, comme moi, le premier Lucas, THX 1138. Il aimait vraiment beaucoup. Après, ça s’est gâté… Il aimait beaucoup Notre histoire – ou alors je me plante ? Il y avait des films de Blier qu’il aimait bien, en tout cas. Moi aussi. Et puis il y avait des films où on n’était pas d’accord, je ne sais plus lesquels.
 

Un numéro du tonnerre (Bells Are Ringing, Vincente Minelli, 1960), Ma Sœur est du tonnerre, (My Sister Eileen, Richard Quine, 1955), Brigadoon (Vincente Minnelli, 1954) et Que le spectacle commence (All That Jazz, Bob Fosse, 1979)
Un numéro du tonnerre (Bells Are Ringing, Vincente Minelli, 1960), Ma Sœur est du tonnerre, (My Sister Eileen, Richard Quine, 1955), Brigadoon (Vincente Minnelli, 1954) et Que le spectacle commence (All That Jazz, Bob Fosse, 1979)

RL : Est-ce qu’il aimait Bob Fosse ?
 

Ah, beaucoup ! Ah oui. On en était fous, tous les deux. Celui où il meurt, là, dont le titre m’échappe…
 

YG : All That Jazz.
 

Voilà. Moi, j’aime presque tout Bob Fosse. Presque tout.
 

RL : C’est un peu celui qui, aux Etats-Unis, a poussé la comédie musicale plus loin.
 

Ah oui. Enfin, il y a quand même Donen et Kelly.
 

RL : Ah bien sûr, ils ont fait des chefs-d’œuvre…
 

Pas que des chefs-d’œuvre !
 

RL : Pas que… des choses pas mal, quand même ! Non, je veux dire, Bob Fosse c’est moins apprêté et ça va plus loin dans la dépression, dans la sexualité…
 

… dans la dialectique ! Non, All That Jazz, c’est sublime, sublime. Je suis sorti en larmes. Je l’avais en cassette, je le voyais de temps en temps. Parfois, au début on aime toujours tout, puis quand on les revoit on est un peu déçu… Le film où joue Bob Fosse, avec Janet Leigh, qui est très marrant… J’étais un peu déçu en le revoyant, mais c’est très réjouissant, comme film. Puis la conga finale, c’est un morceau de bravoure incroyable ! C’est Donen… ou est-ce que je me trompe ? C’est peut-être Richard Quine (il s’agit en effet de My Sister Eileen de Richard Quine, 1955, ndr). Mais il y a des films de Donen que je trouve un peu lourdingues. Minnelli aussi, je ne suis pas fou. Mais le grand chef-d’œuvre de la comédie musicale, c’est quand même… le titre m’échappe encore ! Cyd Charisse, Gene Kelly…
 

RL : Brigadoon.
 

Brigadoon. Ca, pour moi, c’est un des plus grands. En revanche, le reste de Minnelli, je n’en suis pas fou. Comme un torrent, j’avais adoré ; bon, ce n’est pas un mauvais film, mais je n’ai pas eu la même émotion en le revoyant. Et puis il y a des films de lui que je déteste, alors carrément. Thé et sympathie… Il y a pourtant Deborah Kerr ! Le film avec Mitchum, aussi… (Celui par qui le scandale arrive, ndr) C’est lourdingue. En revanche, il y a un film que les gens n’aiment pas, c’est le dernier, Nina. J’aime bien, moi. Avec sa fille, Ingrid Bergman et Charles Boyer. Boyer ! Un des plus grands acteurs.
 

RL : Et Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, quand même ?
 

Oui, j’aime bien. Et puis alors par dessus tout, le film avec Judy Holiday et Dean Martin, Bells are Ringing !
 

RL : Ah je ne l’ai pas vu, celui-là.
 

YG : Moi non plus.
 

(Surjouant l’air horrifié) Aaaaaah ! Dépêchez-vous ! Vous allez prendre un pied, mais un pied ! Oh la la, la scène dans le sous-sol… C’est hallucinant ! Comment c’est filmé, comment c’est joué… Hallucinant. C’est drôle, drôle !
 

RL : Demy aimait Minnelli ?
 

Oui, bien sûr. Il avait comme moi quelques réticences, mais il l’aimait plus que moi, tout de même.
 

RL : Et Douglas Sirk ?
 

Oui. Mais moi, si je pense à Leo McCarey, je ne peux plus…
 

RL : Mais du coup, Demy ne se nourrissait pas énormément du cinéma contemporain ?
 

Je ne voudrais pas mentir, je n’ai pas le souvenir de… On passait tellement d’heures à parler que tout était mêlé, quoi. C’était plus sur la vie qu’on parlait. Pas mal de politique. Et on était d’accord sur à peu près tout.
 

RL : Même en politique ? Il n’était pas anarchiste, plutôt socialiste.
 

Oui, il n’était pas anarchiste. Mais il savait, en même temps… Je lui disais : « Ca ne te gêne pas, quand même, que les dirigeants du Parti Socialiste soient des capitalistes ? » Moi, je cautionnerai le socialisme le jour où ce sera un agriculteur à la tête du Parti, ou un ouvrier. Mais là, je n’y crois pas.
 

RL : La raison officielle pour laquelle Legrand avait refusé Une chambre en ville, c’était qu’il n’aimait pas le scénario, qu’il ne retrouvait pas Demy dedans, mais on m’a dit qu’ils s’étaient rendu compte à ce moment-là qu’en fait, ils n’étaient pas d’accord politiquement. Est-ce que vous savez si c’est vrai ?
 

Jacques ne me l’a pas présenté comme ça… Mais je crois qu’il était content de changer de musicien, d’avoir quelqu’un de plus proche du lyrique. Moi, je préfère Colombier à Legrand. Ca ne veut pas dire que je n’aime pas Legrand, hein. C’est un mélodiste incomparable.
 

RL : D’ailleurs, en regardant Wonder Boy, on s’est dit que le thème du violon rappelait beaucoup Legrand.
 

Oui, bien sûr. Roland Vincent adore Michel Legrand.  
 


RL : Et la scène de l’expulsion du squat rappelle les scènes de manifestation dans Une chambre en ville.


Indiscutablement !
 

RL : Alors ça ne chante pas, mais il y a le violon qui prend en charge le chant et défie les CRS…
 

Indiscutablement. Mais c’était dans le bouquin. L’expulsion du squat, je veux dire. Ce n’est pas moi qui l’ai amenée, c’était dans le bouquin. Simplement, j’ai beaucoup pensé à Jacques.

Une chambre en ville (Jacques Demy, 1982), Toi, moi, les autres (Audrey Estrougo, 2009), Wonder Boy (Paul Vecchiali, 1994), ), A vot’ bon cœur (Paul Vecchiali, 2004)
Une chambre en ville (Jacques Demy, 1982), Toi, moi, les autres (Audrey Estrougo, 2009), Wonder Boy (Paul Vecchiali, 1994), ), A vot’ bon cœur (Paul Vecchiali, 2004)

javascript:rte('article', '214')RL : Vous n’avez pas eu la tentation de les faire chanter, du coup ?
 

Non… Parce que ça ne s’imposait pas… Je le répète : quand le mot ne peut plus tout exprimer, je passe au chant. Non, là il n’y avait pas de raison… Maintenant, il m’arrive d’écrire mes musiques ! Je ne connais rien à la musique, mais je chante. Je chante mon poème et Roland orchestre. La première fois, je suis timidement venu lui montrer un truc. J’avais vu un pianiste qui m’avait fait la partition. Je lui montre la partition et les paroles, il me dit : « Mais c’est vachement bien ! Je vais te l’orchestrer. » C’est dans Humeurs et rumeurs. J’ai chanté ça dans la rue, les gens nous regardaient… Ah, mais ça a commencé avec A vot’ bon cœur ! On s’est fâchés, avec Roland. Il n’a pas voulu écrire les play-backs. Alors je les ai chantés et j’ai dit à Elsa Lepoivre : « Voilà, chante-la comme ça. » Pareil, le chant entre Danno et Surgère, je l’ai fait faire a cappella, puisque je n’avais pas de play-backs. Et puis je suis fou de Fréhel, je voulais qu’une d’elles chante Sans lendemain. Et ils m’ont demandé 50.000 balles pour les droits. J’ai dit : « Mais c’est plus cher que mon film ! – Ah ben c’est comme ça. » Je me suis dit bon, tant pis, elle chantera la chanson de Darrieux, et puis voilà.

RL : Il y a un type de personnage qu’on retrouve chez vous et chez Demy, mais qui vient de plus loin, du mélodrame : la bourgeoise d’âge mûr, veuve ou célibataire. Chez Demy, elle est souvent confrontée à son gendre, à un homme jeune ; et dans Corps à cœur, c’est comme si ce désir était enfin consommé…
 

(Il sourit. Silence.) Corps à cœur, je l’ai fait en neuf mois. J’ai étalé le tournage, je n’avais pas d’argent, je l’ai fait au fur et à mesure. Dès que j’avais de l’argent, je tournais un peu. Et je montais au fur et à mesure. Et à une période, je vais au montage et dans la cour d’Auditel, il y avait Jacques. « Ah ! Il y a longtemps que je t’ai pas vu, viens, je vais te montrer quelque chose ! » Il me montre deux bobines de Lady Oscar, qui est magnifique, enfin très bien fait. Il me dit : « Tu fais quoi, toi ? » Je lui raconte. Il me dit : « Mais je ne savais pas ! C’est idiot ? Pourquoi tu m’as pas demandé, j’aurais pu t’aider à trouver du fric ! – Chacun son truc, Jacques, tu le sais bien, tu me l’avais dit toi-même ! – Evidemment, je ne peux rien voir ? – Si tu veux. » Et je lui montre la bobine des mots d'amour sur la plage (le passage, vers la fin du film, où Nicolas Silberg et Hélène Surgère passent les derniers mois de vie de cette dernière dans le Sud de la France, ndr). Il me dit : « Arrête, arrête. Je veux voir ce film fini. Tu as dû me trouver un peu couillon avec mon espèce de truc japonais, là. – Ecoute, Jacques, ça n’a rien à voir ! – Mais c’est sublime, ce que tu as fait là, c’est sublime. C’est pas possible d’aller aussi loin ! Quel culot tu as ! » Parce que la scène sur la plage, les mots d’amour… Lui qui lui dit qu’elle a les seins qui tombent alors qu’elle est sublime… Et Jacques me dit que c’est fou d’arriver à jouer comme ça sur – ben tiens, la dialectique, justement, il a prononcé le mot. Enfin bon, des choses que je ne veux pas répéter parce que ça va faire prétentieux… mais moi, avoir l’aval de Jacques, ça me donnait des ailes, hein.
 

RL : La prostitution revient pas mal, chez vous et chez Demy…


Tu sais, mon meilleur copain c’était Denis Epstein, avec lequel j’ai écrit Les Ruses du diable. Il avait une maison de couture qui s’appelait Marie-Claude. Et à côté il y avait un bar à putes dans lequel on allait tout le temps, nous, pour parler avec les putes et se marrer. Et quand j’ai voulu faire Cœur de Hareng au cinéma avec Delon et Courcel, je voulais tourner là-bas, rue Godot de Mauroy. On se marrait avec les putes, elles nous racontaient plein de trucs : notamment un mec qui ne pouvait baiser que s’il avait un balai dans le cul : « Et puis alors il est chiant parce qu’il faut changer le balai toutes les fois !... » Mais la pute, c’est surtout une figure emblématique des années 30.
 

RL : Vous faites partie, comme Demy, des rares cinéastes français à avoir filmé toutes les couches sociales.
 

Moi, je viens du peuple. Mon grand-père travaillait à l’arsenal de Toulon. Lui tuberculeux et ma grand-mère aveugle… 13 enfants dont 11 sont morts… Il en restait deux : ma mère et ma tante. Et puis plus tard, j’ai habité au Kremlin-Bicêtre, dans la ruelle qu’on voit dans mes films. Comme gens un peu différents, il y avait le guitariste d’Annie Cordy et moi. C’est tout. Et on faisait des repas dans la ruelle. Avec Jacques, il y a aussi l’enfance : il a filmé Nantes et j’ai filmé Toulon. On avait pas mal de points communs, alors qu’à mon avis on fait des cinémas très différents. Mais au niveau de l’amitié c’était très fort.
 

YG : J’aurais bien aimé qu’on parle d’un proche de Demy – enfin je ne sais pas s’ils étaient proches, mais un de ses disciples en tout cas : Guy Gilles, avec qui vous avez des choses en commun, mais je ne sais pas si vous aimez son cinéma…
 

Pas du tout !
 

YG : Ah, je m’en doutais un peu ! Mais il y a quand même le lyrisme qui vous rapproche un peu tous les trois.
 

Oui, bien sûr. On s’est vus à un moment donné, et puis il joue dans La Machine. Il était copain avec Philippe Chemin. Donc à Noël, au Kremlin-Bicêtre, il y avait toute la bande. J’ai encore des photos avec Guy Gilles, Chemin, Biette, Guiguet, Surgère, Saviange…
 

YG : Mais vous n’aimez pas ses films.
 

Non, pas du tout, non. Parce qu’il y a de la sensiblerie, je ne supporte pas la sensiblerie. Ce ne me parle pas…
 

YG : C’est plus de la sensiblerie que du lyrisme, pour vous.
 

Pour moi, oui, c’est de la sensiblerie. Mais j’ai peut-être tort, hein. Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui aiment, et c’est leur droit. Mais… De tout façon, Jacques n’aimait pas non plus. Un jour, il m’a dit : « C’est ma caricature. »
 

YG : Ça ne le faisait pas du tout rêver, de faire des films avec une toute petite économie, comme à Diagonale ? Il n’en a jamais eu envie ?
 

Non, jamais.
 

YG : Je ne sais pas, quand on regarde les films Diagonale, ça donne envie de faire du cinéma…
 

Ben, on espère ! Non, il y avait une belle dynamique. C’est ça, surtout. Il y avait une très belle dynamique.
 

YG : Chez Demy, vos films préférés, ce sont lesquels ?
 

Oh, je ne veux pas… Je trouve qu’il y a des pépins dans Les Demoiselles de Rochefort – qui est sublime, qui est une des plus belles mises en scène qu’il ait jamais faites, mais je trouve que les costumes, les perruques et les chapeaux, c’est une catastrophe. Et la chorégraphie est limite… il y a de bons moments, avec Gene Kelly, mais elle est limite. Mais le jeu d’entrées et sorties de champ entre Perrin et Deneuve, lui qui part, elle qui arrive et la caméra qui intègre le sac qu’il a oublié… je veux dire, là il faut du génie pour penser à ça. On se dit : « Il va revenir, il va la trouver. » Et au moment où on est sur le sac, Deneuve hésite, elle sort, et lui, il rentre ! Là, moi, c’est tout ce que j’aime au cinéma. Là, il y a l’intelligence, il y a la sensibilité, il y a l’humour… Tout, il y a tout. Tout ce que les gens ne savent pas faire. Parce qu’ils ont un parapluie dans le cul, comme on dit !
 

YG : Qu’est-ce que vous pensez, d’ailleurs, de la descendance de Demy ? Enfin, « descendance »…
 

RL : Ceux qui se réclament de Demy, mais qui n’ont pas forcément grand-chose à voir…
 

Oh la la la la, on ne va pas parler de Christophe Honoré ! En revanche, il y a un film que je trouve magnifique, qui est à la fois « On connaît la chanson » et Demy : c’est Toi, moi, les autres (Audrey Estrougo, 2010, ndr). Vous n’avez pas vu ça ? Moi qui déteste le cinéma français aujourd’hui… Il faut le voir, hein ! Parce qu’alors là, la comédie musicale, allons-y. Mais ce sont des chansons comme dans On connaît la chanson, qui sont piquées au répertoire… Ne me quitte pas, etc. Ca a dû coûter un fric abominable – pour les droits, et puis il y a un monde fou qui danse ! C’est presque classique au début, et ça finit dans le hip hop, c’est magnifique. C’est extraordinaire. Vous n’allez peut-être pas aimer, mais j’ai eu un coup de foudre. J’étais fou du film. Et puis derrière, c’est un peu comme Une chambre en ville, c’est-à-dire qu’il y a un vrai sujet. Sur les immigrés, sur tout ça, la prison… Ah non, c’est costaud.

Suite de l'entretien, consacré cette fois à l'oeuvre de Paul Vecchiali
 


Propos recueillis à Paris le 2 avril 2013

Un grand merci à Malik Saad

Merci également à Arnaud Hallet et Fernando Ganzo