Feux Croisés
Mercredi 12 Novembre 2014
Dossiers

Bronco Eastwood

À propos de Bronco Billy (1980)


« Il n’y a plus de cowboys ! Ni d’Indiens ! C’est fini. »



Dans Jersey Boys (2014), l’un des membres de The Four Seasons regarde la série Rawhide à la télévision. Le film se déroule dans les années soixante, Clint Eastwood est alors un acteur de cinéma et bientôt une star. Ce clin d’œil amusé signifie, entre autres, qu’Eastwood est depuis toujours (ou du moins depuis la première moitié des années cinquante) et pour tout le monde, un personnage. Point de narcissisme ou de vantardise dans sa démarche, mais la conscience légitime d’être un mythe lourd de symboles (comme dans Jersey Boys) ou pourquoi pas un sujet de film passionnant. C’est dans le malaimé Bronco Billy que le réalisateur/acteur explore le plus explicitement sa persona et plus précisément le personnage symbolique qui s’est créé au fil des westerns qu’il a réalisés ou dans lesquels il a joué.

Clint Eastwood
Clint Eastwood

Bronco Billy
Bronco Billy
Le film s’ouvre par une séquence qui présente justement cette problématique. Après plusieurs numéros (un Indien et son serpent, un cowboy et son lasso), arrive celui du fameux Bronco Billy, propriétaire et gérant d’un cirque itinérant sur les légendes de l’Ouest. Présenté comme une de ces légendes et vêtu comme telle, c’est à la fois Bronco Billy et Clint Eastwood qui débarquent sur la piste. Si Bronco Billy effectue un numéro de voltige à cheval, Eastwood l’esquive grâce à deux artifices créés pour et par le cinéma : le montage et les cascades. L’acteur apparaît en gros plan et en plan moyen mais il disparaît en plan d’ensemble au profit d’un cascadeur qui effectue les acrobaties à sa place. Le cinéma accorde une virtuosité artificielle à l’acteur Eastwood pour mieux sacraliser le personnage Eastwood ; c’est-à-dire Eastwood tel qu'il est perçu par le spectateur.

Cette même séquence révèle le deuxième sujet, important pour le cinéaste : la mort du western. Bronco Billy est tourné en 1979, le genre n’est plus tellement populaire. Son heure de gloire (le classicisme hollywoodien, le western spaghetti) est derrière lui. Le faible nombre de spectateurs présents sur les gradins du cirque figure la baisse de popularité d’un genre qui a fait d’Eastwood une star (de Rawhide aux films de Sergio Leone). La ringardise progressive du western aux yeux du spectateur des années quatre-vingt – qui verront naître un autre type de film encore plus spectaculaire (les blockbusters de science-fiction), est confirmée par la deuxième séquence de spectacle du film. Le méchant du film (joué par Geoffrey Lewis) se moquant des numéros de cirque en s’empiffrant de pop-corn est un saisissant contrechamp des performances de Bronco Billy et de ses acolytes. Ce vilain personnage incarne ce qu’est devenu le spectateur de cinéma. Mais Eastwood ne dresse pas (seulement) un portrait volontairement exagéré du spectateur pour signifier la mort du genre. Il propose simplement un constat déçu mais non fataliste. Après tout, Eastwood et son personnage sont les preuves vivantes de l’existence éternelle d’un genre lié à l’Histoire du cinéma et à celle des États-Unis.

Tout comme Bronco Billy est tout à fait conscient de l’aspect carnavalesque de son cirque (de par ses costumes et ses numéros), le cinéaste a compris que ses westerns sont perçus comme une exagération du genre qui peut être dépréciée. Bronco Billy exprime d’ailleurs à ses camarades son envie d’ouvrir un ranch où ils montreraient aux enfants la façon dont les Indiens et les cowboys vivaient vraiment. Cependant, il s’agit moins d’une volonté de montrer un réalisme qu’une envie de renouveau, de purification d’un genre usé ; notamment par le western crépusculaire. Le réalisateur Eastwood a osé faire des westerns à l’onirisme ambiant (L’Homme des Hautes Plaines, 1973) ou à la dimension historique (Josey Wales hors-la-loi, 1976) indéniables. Bronco Billy et Eastwood portent en eux les mêmes stéréotypes du cowboy, exclusivement dus à la pratique de leur art (le cirque et le cinéma). Plutôt discret sur sa vie privée et ses origines, l’homme Eastwood demeure flou pour le spectateur. Quant au comportement de Bronco Billy en dehors de la scène, il ne relève pas de celui d’un cowboy de spectacle. Certes, il est un cowboy de pacotille pour le bien de son image et de son public. Mais à l’inverse, son côté chevaleresque lors de la tentative de viol sur Antoinette Lily (Sondra Locke), ses années passées en prison ainsi que son courage lors du braquage de banque font de lui un véritable personnage de western. Il force le trait sur scène mais agit comme un cowboy dans la vie. Ses actes en dehors du cirque contribuent en fait à sa légende.
Le cowboy
Le cowboy

Le spectateur
Le spectateur
Eastwood reprend d’ailleurs les codes de mise en scène du western pour rendre compte du pouvoir de fascination qu’il exerce sur les enfants : il filme la taille de son personnage munie d’un pistolet et le regard d’un enfant impressionné dans un même plan. Ici comporte la preuve que le western, à l’univers très imagé, structuré et stéréotypé, vit grâce au regard et à l’émerveillement enfantin du spectateur. Plus que tout autre genre, le western induit l’acceptation de codes, d’une mythologie précise et presque indispensable à son adhésion. Ce qui peut notamment expliquer les réticences de certains publics à ce genre codifié.

Dans l’un des derniers plans du film, Clint Eastwood s’adresse à la caméra (en fait aux enfants dans le public du cirque). Peu importe ce qu’il leur/nous dit, l’essentiel est dans le geste. S’adresser aux spectateurs du film Bronco Billy en même temps qu’à ceux de ce simulacre de western sous­-entend un rapprochement des deux catégories de spectateur. Devant un film, plongé dans l’obscurité de la salle de cinéma, le spectateur ou le cinéphile acceptent de redevenir des enfants en s’abandonnant aux histoires imaginaires du film de cinéma. Malgré une fin joyeuse, Eastwood conclut son faux « auto-biopic » par une note de nostalgie communicative, celle renvoyant au temps béni des débuts du cinéma, quand le septième art était un spectacle avant tout. Figure incontournable du western, Eastwood redonne au cinéma son intérêt primitif. Car, au début du siècle dernier, le cinéma avait la même fonction que le cirque aujourd’hui : celui d’un art du spectacle populaire. Et cette idée correspond bien à la position d’Eastwood cinéaste, créateur d’un cinéma classique qui ne perd jamais de vue son ambition moins populaire qu’accessible.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


A lire également
< >

Mercredi 4 Mars 2015 - 12:00 Trans(mission)

Mercredi 12 Novembre 2014 - 09:05 Dossier Clint Eastwood