Feux Croisés
Vendredi 20 Juillet 2012
Dossiers
Alexandre Mathis

Bruce Wayne : ordre et anarchie




Batman selon Nolan : un héros haussmannien et anarchiste

The Dark Knight, Christopher Nolan, 2008
The Dark Knight, Christopher Nolan, 2008
Au début de Batman Begins (2005), le jeune Bruce Wayne tombe au fond d’un puits. Au fond se cache ce qui deviendra son pire cauchemar et par la suite sa plus grande arme : les chauves-souris. Tout le programme esthétique de Christopher Nolan se retrouve dans cette simple séquence de souvenirs. Le réalisateur met en application au héros de DC Comics une façon de filmer l’environnement selon l’espace comme il l’utilise dans toute sa filmographie, de Following (1998) à Inception (2010). Concrètement, il construit une opposition claire entre les lignes horizontales-verticales face aux éléments de confusions (utilisation de la transversalité ou du flou). Dans cette séquence d’ouverture donc, Nolan définit l’espace du manoir des Wayne comme toute la ville de Gotham : rectilignement. A la façon de Metropolis de Fritz Lang (1927), les puissants dominent depuis leurs tours tandis que la population s’entasse dans les bas-fonds. Sauf qu’ici, le père de Bruce Wayne, grand argentier et bienfaiteur de la ville, n’a rien de l’obscur despote de Metropolis. Dans son grand rêve américain, le puissant se voit comme un faiseur de paix et d’émancipation, avec un comportement un brin paternaliste. A la verticalité des lignes des buildings se complète naturellement l’horizontalité des rues, très angulaires et pleines de recoins. Néanmoins, malgré la nuit très souvent filmée (Batman ne sort qu’une fois le jour tombé), Gotham reste une ville limpide à admirer, surtout avec ses nombreux plans aériens qui ponctuent le film des reflets délicats des vitres.
Nolan applique, non sans lourdeurs, cette même vision verticale à l’ascension psychologique de Bruce Wayne. Il gravit une montagne dont on devine qu’elle se trouve dans l’Himalaya. Sa quête purificatrice le mène aux sommets, où son maitre lui enseigne la connaissance du terrain. Pendant toutes les confrontations de Begins, il sera toujours question de vérifier si la glace ne vous fait pas choir ou si le métro arrive à bon port. Tout ça pour qu’Alfred, majordome et ange-gardien de Bruce Wayne,  vienne répondre à cette vieille question du père : « Pourquoi tombe-t-on ? Pour apprendre à se relever ». La maxime s’applique aussi bien à Batman qu’à la ville de Gotham dont les destinées sont liées. La métropole pourrit sous un mal invisible : la pègre gangrène les quartiers et met à mal l’idéal calme et aéré de la dynastie Wayne. Un peu comme Haussmann voyait dans l’agrandissement des avenues de Paris une manière de désencombrer les rues, de limiter les rassemblements pour le meilleur comme pour le pire. Le but était d’éviter les coupe-gorge.  Il faut donc faire circuler. Le père de Wayne construisit le métro de Gotham selon cette idée. Il surplombe les rues et se centralise, au même titre que le réseau hydraulique.
C’est là qu’intervient le mal qui brise les lignes. Dans Batman Begins, deux choses viennent troubler l’ordre. L’Epouvantail utilise un gaz délirant pour brouiller la perception du monde et faire ressurgir les cauchemars. Plus globalement, les terroristes cherchent à rendre fou la population décadente de Gotham, qu’ils comparent à Rome ou Constantinople, villes-type de l’entassement des populations.  Bruce Wayne apprend au départ auprès de ces ninjas des montagnes, mais grâce à sa morale plus humaniste, il refuse l’anarchie de tout détruire. Néanmoins, sa créature – l’homme chauve-souris – s’avère elle aussi une pourfendeuse du rectiligne. Puisque la pègre maitrise un environnement qu’elle a repris à son compte, Batman profite du terrain. Il se dissimule, attaque par surprise, modifie l’espace s’il le faut. L’obscurité sert d’arme, la confusion aussi. Dans le plus héroïque des plans, Batman saute du haut d’escaliers en colimaçon pendant que des nuées de chauves-souris sèment le chaos parmi les flics. Ce saut brise une harmonie visuelle dessinée par la vue de trois-quarts qu’offre la caméra. S’en suit une course-poursuite avec la Batmobile aux allures de tank. Là encore, le véhicule désobéit à l’ordre établi par l’architecture. Il détruit des pans de murs, bondit de toit en toit. Naturellement, les voitures de police ne peuvent pas suivre. Batman selon Nolan, c’est une sorte de James Bond dont il serait le propre chef et qui arriverait, parfois, à être discret. Toute l’ambivalence est de constater que Bruce Wayne incarne le pur héros haussmannien pendant que son double Batman s’affranchit de cet idéal. Ce flou supplémentaire conduit Lucius Fox à démissionner à la fin de The Dark Knight, au nom de la morale. 

Joker, la créature du chaos

On pourrait se pencher de près sur le costume du Batman : symbole de chauve-souris aux lignes brisées, équipement moderne et discret. Force est de constater que la droiture du héros se retrouve dans l’esthétique encore rectiligne de l’attirail Batman. De fait, le second volet, The Dark Knight, pousse encore plus loin la peur de l’anarchie. Puisque l’utilisation du réseau de Gotham ne suffit pas à vaincre sa population, puisque la ville a son chevalier noir en place, le plus effrayant est encore d’apporter la pire des pestes : un homme qui ne répond pas aux logiques humaines. Nolan façonne son Joker selon un code esthétique précis. Fini l’accoutrement de clown terrifiant de Nicholson, Ledger arbore un maquillage craquelé, sans aucune symétrie dans le visage, avec les cheveux en bataille. Il est présenté comme un terroriste post 11-Septembre, postant des vidéos de ses enlèvements. L’une des explosions qu’il déclenche offre un plan saisissant avec des pompiers sur les ruines, comme si nous avions une archive de l’attentat du Pentagone. La vraie terreur des Américains depuis ces attaques sur leur territoire, c’est de voir des gens qui ne respectent aucune règle. Jamais encore les Etats-Unis n’avaient été touchés sur leur sol. Si tout un pan du cinéma s’est réapproprié cette angoisse, il fallait bien un réalisateur de l’ordre et de la maitrise de l’espace pour en faire un objet de cauchemar. Dans un de ses multiples élans cyniques, le Joker explique à Harvey Dent – symbole de pureté à Gotham City – que la panique ne vient que quand il n’y a pas de plan. Autrement dit, le désordre ne vient pas tant des méfaits commis (crimes, vols) que de l’imprévisibilité de ceux-ci. D’ailleurs, The Dark Knight s’ouvre avec une séquence de braquage spectaculaire mais qui ne trouble aucunement l’ordre établi. 

« Certains Hommes veulent juste voir le monde brûler »

Le duel entre Batman et le Joker outrepasse ces règles. Son plus bel exemple : le camion-citerne de leur course-poursuite qui se retrouve à la verticale.  Les lois de l’attraction, qu’il faut dépasser, titillaient Nolan et il trouva un terrain de jeu parfait dans Inception. Les lignes d’horizons se brouillent sous les ombres et les flammes. Et comme pour montrer qu’il explore tous les recoins de la ville, le réalisateur systématise les plans circulaires à 360°. Rien n’y surgit et pourtant le danger guette. L’odeur de fin du monde qui règne est résumée par le sage Alfred : Certains veulent juste voir le monde brûler. Là où la destruction du manoir des Wayne servait à le reconstruire sur des bases saines, l’effondrement souhaité par le Joker empêche un lendemain. En cela, le terme « anarchie » cher à Proudhon s’efface complètement et il devient synonyme de « chaos ».
 
Le Joker a pour but de montrer au monde que l’individu cause la perte du groupe. Il prend en otage deux ferrys – l’un de citoyens lambdas, l’autre de prisonniers – et met en place un plan pour qu’ils s’entretuent. L’échec de ce stratagème est la réponse très américaine du triomphe de l’individu en tant qu’être vertueux. The Dark Knight ne se vautre pas pour autant dans un angélisme béat. Au contraire, son pessimisme fascine. Le sacrifice du héros de l’ombre se clôt alors que quelques minutes plus tôt, les derniers mots du Joker faisaient relativiser les notions de bien et de mal. Tu me complètes, assenait-il à Batman. Pour ce qui est de briser l’ordre, il avait raison.




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