Feux Croisés
Mercredi 12 Novembre 2014
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Brûler le veau d'or : Hoover face au public

A propos de J.Edgar (2012)




J. Edgar, Clint Eastwood, 2012
J. Edgar, Clint Eastwood, 2012
Avec son biopic de J. Edgar Hoover en 2012, Clint Eastwood réalise sa plus grande œuvre, sans doute la plus ambitieuse tant les thèmes abordés sont différents, amples, et complémentaires. J. Edgar est un grand film sur la perte de l’influence induite par le cinéma ; influence du sujet filmé sur son audience, de l’émetteur sur le récepteur, des acteurs sur les spectateurs, les nombreuses scènes se déroulant dans une salle de cinéma témoignent du difficile destin de l’art cinématographique auprès du public. Il est étonnant de voir que sensiblement au même moment, deux grands cinéastes aient choisi de parler, plus ou moins frontalement, de la figure Hoover. Ainsi Michael Mann réalisait-il son dernier film en date, Public Enemies, œuvre sœur de celle d’Eastwood, traversée des mêmes angoisses et des mêmes passions pour le grand écran. Ces deux films, qui se déroulent à l’aube des années trente, semblent aussi s’imprégner d’un texte théorique fondateur de Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, publié en 1936 et donc contemporain des années évoquées.
Chez Eastwood, le film de propagande avec Hoover qui tente d’alerter le public sur l’insécurité du monde extérieur, semblable à celui de Public Enemies, est moqué par la salle. Quelles raisons peuvent amener le public à un rejet presque épidermique de ces petits films informatifs ?

La première est sans nul doute celle du lieu. La salle de cinéma n’est pas indiquée pour la vigilance mais pour le divertissement. Le public se déplace pour célébrer ses idoles, mais si celles-ci venaient à être substituées à une figure d’autorité publique, elle serait lynchée verbalement. C’est ce que Walter Benjamin décrit en ces termes dans son texte :

Au cinéma le public ne sépare pas la critique de la jouissance. L’élément décisif est ici que, plus que nulle part ailleurs, les réactions individuelles, dont l’ensemble constitue la réaction massive du public, prennent en compte, dès le départ, leur transformation imminente en un phénomène de masse et que, au moment même où elles se manifestent, ces réactions se contrôlent mutuellement.
 

Nous voyons ainsi dans J. Edgar le public interagir avec lui-même, se moquant ouvertement de Hoover avant d’applaudir la bande-annonce de la dernière production Warner : L’ennemi public N°1, comme s’il s’agissait de manifester ses émotions non plus à un acteur mais à ses voisins. La masse jouit ainsi de son propre spectacle, comme si elle offrait une réponse directe à la reproduction mécanisée qui lui est présentée comme unique.

Nous effleurons sans doute ici la seconde raison – que l’on devrait qualifier de principale –  justifiant le rejet. C’est bien évidemment la question de l’aura, telle que Benjamin l’entendait dans son texte.
Walter Benjamin présente en effet la spécificité du cinéma comme étant l’art de la reproductibilité technique. Il est vrai qu’il n’existe pas d’original exploitable, mais celui-ci est reproduit : ce sont les copies. Le public ne sera donc pas saisi de la même émotion selon qu’il fera face à une peinture de Canaletto ou à un film de Visconti. Il ne s’agit pas ici de juger ce qui, de la peinture ou du cinéma, est le plus grand, mais plutôt de comparer le rapport physique, pourrait-on dire, entre un spectateur et une œuvre.
La disparition de l’aura s’explique ainsi par l’incrédulité d’un public bien conscient qu’il ne voit ici qu’une reproduction mécanique du réel, mais plus important encore, qu’une copie de l’œuvre originale. L’original n’existe pas au cinéma.

Si l’influence disparaît, c’est parce que la figure d’autorité concède à quitter son bureau pour se placer au milieu de l’opinion publique – comme c’est le cas dans le film de Mann – ou plutôt à élever le public au niveau de son bureau officiel, armé d’un méprisant paternalisme – comme nous le voyons dans J. Edgar. La volonté d’omniprésence de l’autorité trahit en vérité son impuissance. La distance imposée par le prestige d’une fonction semblait être, pour les autorités officielles, une limite qui rendait inaudible le message. En supprimant cette distance, Hoover ne comprend pas qu’il ne s’est pas rapproché pour autant de son audience, mais qu’il a assurément décrédibilisé son statut et son mythe. La situation de Hoover n’est, en cela, pas si éloignée des différentes opérations de communication de Valéry Giscard d’Estaing, qui n’hésitait pas à présenter ses vœux aux français accompagné au coin du feu par sa femme le 31 Décembre 1975 ou encore à s’inviter pour un dîner filmé dans les foyers de la classe moyenne.
Si le film de propagande que nous pouvons voir dans J. Edgar appelait à une relation étroite avec son audience, c’est bien la supercherie du dialogue en direct et unique qui lui nuit. Voilà pourquoi Eastwood présente un contrechamp au discours d’Hoover ; il ne s’adresse pas au public, mais à une caméra, il n’est pas écouté par les citoyens, mais réfléchit le miroir verbal qui lui est tendu.


Ce texte reprend certains éléments du mémoire universitaire de l'auteur, intitulé Quand l'aura n'est pas là : l'écran de cinéma, entre identification individuelle et rejet de masse, dirigé par Pierre Berthomieu et soutenu en Juin 2014 à Paris-Diderot.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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