Feux Croisés
Mercredi 12 Novembre 2014
Dossiers

Butch le gentil fantôme

A propos d’Un monde parfait (1993)




Phillip n’est pas un petit garçon comme les autres. Sa mère est Témoin de Jéhovah et impose à lui comme à ses sœurs un mode de vie qui les éloigne de tous les amusements de leur âge : fête foraine, Noël, anniversaires et surtout Halloween. Le film débute le soir de cette fête interdite à la famille Perry. Condamné à rester à la maison, Phillip observe par la fenêtre les enfants de son quartier déguisés faire du porte-à-porte. Derrière ces barreaux symboliques, il rêve d’un monde fait de personnages déguisés, il reste spectateur d’une mascarade à laquelle il rêve de participer. Ce plan (cf. photogramme ci-dessus) dissimule un sens caché et ouvre une perspective d’analyse rapprochant Un monde parfait (A Perfect World) du film réflexif, d’un film sur le cinéma. Entre la fenêtre de la maison de Phillip et un écran de cinéma, il n’y a qu’un pas.

Eastwood choisit un montage alterné pour présenter ses deux futurs héros. D’un côté, le quotidien assez banal de Phillip et sa famille. De l’autre, un événement spectaculaire, purement cinématographique : une évasion de prison. La séquence est montée telle que les deux mondes opposés ne demandent qu’à être confrontés, les deux personnages qu’à se rencontrer. Ce plan de ce petit garçon qui regarde ce monde avec envie – bien qu’il connaisse sa violence (sous-entendue par les œufs jetés sur sa fenêtre), renforce cette idée. Comme spectateur par procuration de cette évasion, la fenêtre de Phillip est un écran sur lequel il va projeter une vie fantasmée faite d’aventures digne d’un film grâce à l’ancien taulard Butch Haynes (Kevin Costner).

Le film est peuplé de fantômes : ceux d’Halloween, le costume de Casper le gentil fantôme que Phillip vole et qu’il porte la majorité du temps, celui du père de Butch et Butch lui-même. L’irruption de Butch dans la vie de Phillip correspond à l’envie de liberté, à la soif d’aventures du garçon. Si ses petits voisins qu’il regarde par l’écran de sa fenêtre incarnent le temps d’un soir des personnages mythiques voire cinématographiques (un super-héros, une fée, une momie…), Butch est l’incarnation parfaite du héros de cinéma américain. C’est un bandit au grand cœur fraîchement évadé de prison, vêtu d’un jean et d’une chemise à carreaux. Le personnage traverse le paysage cinématographique américain, et l’un de ses avatars va inviter Phillip l’enfant des suburbs à le visiter. La première partie de l’escapade de Butch et Phillip est un récit dénué de violence réaliste ; puisque le meurtre du codétenu de Butch est précautionneusement filmé hors-champ. Cette partie est un récit d’aventures classique dans lequel chaque épisode (les courses-poursuites, la scène dans le magasin, le vol de la voiture d’un paysan…) révèle de la comédie, du burlesque. Le récit d’apprentissage doit être un récit d’aventures. Butch est le fantôme de tous ces personnages américains mythiques devenus des personnages de film, et qui vient réveiller le quotidien endormi voire mort du petit Phillip. De Billy the Kid (qui a fait les beaux jours du cinéma) à Bonnie & Clyde (dont les aventures seront portées à l’écran par Arthur Penn en 1967, trois ans après l’année pendant laquelle se déroule l’action du film), c’est tout un pan de la mythologie américaine que Butch ravive pour Phillip, qu’Eastwood ravive pour le spectateur. Le road movie comme métaphore du cinéma lui-même n’est pas une idée neuve, mais Eastwood la réactualise pour parler du cinéma américain.

La persona de l’acteur Eastwood vient ajouter du sens à cette perspective. Il interprète Red Garnett, un Texas Ranger de la vieille école dépassé par les innovations technologiques d’investigation qui lui sont imposées. Nostalgique, anachronique, dur mais juste, ce personnage s’ancre effectivement dans la lignée des personnages « eastwoodiens ». Dans la dernière séquence (celle de l’assassinat de Butch par les forces de police), il est celui qui insiste pour ne pas exécuter le fugitif puis celui qui se désole de la mort d’un homme qu’il avait essayé de sauver (il a envoyé Butch en prison pour le protéger d’un père brigand). Si Butch est le fantôme du personnage de bandit au grand cœur, Red est celui du flic au grand cœur. Celui-ci condamne l’impunité des actions des policiers en même temps qu’il déclare la mort d’un cinéma de l’errance au profit d’un cinéma d’action. Déjà en 1993 et encore aujourd’hui, le cinéma de Clint Eastwood est en fait le fantôme d’un cinéma classique et noble perdu parmi l’immense cimetière des films mort-nés, sans mythe et sans empreinte. 


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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