Feux Croisés
Mardi 17 Septembre 2013
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Channing Tatum chez Soderbergh : The Good American




Effets secondaires (2013) - photogramme 1
Effets secondaires (2013) - photogramme 1

Avant d’être un acteur, Channing Tatum est un corps. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si sa collaboration avec Steven Soderbergh commence à partir de Piégée (Haywire, 2012), premier film de ce qu’on pourrait appeler « la quadrilogie du corps » du cinéaste. Le premier film montre des corps en action dans l’action, le second, Magic Mike (2012), des corps qui dansent et qui s'exibent, le troisième, Effets secondaires (Side Effects, 2013), des corps sous l’effet médicamenteux et le dernier, Ma vie avec Liberace (Behind the Candelabra, 2013), expose des corps malades, refaits, vieillis, jeunes qui subissent le temps qui passe. 


Soderbergh ausculte la musculature de son acteur, qui fut mannequin et danseur, et tire profit de sa filmographie. Avant sa rencontre décisive avec l’auteur américain, Tatum était en effet cantonné aux rôles de bellâtres dans des comédies romantiques (de She's the Man, Andy Fickman, 2006 à Je te promets (The Vow), Michael Sucsy, 2012)) et dans des films d’action (G.I. Joe : Le Réveil du Cobra (G.I. Joe: The Rise of Cobra), Stephen Sommers, 2009). Dès la première séquence de Piégée, Soderbergh se sert des rôles passés de Tatum pour brouiller les pistes et créer une ambiguïté (qu’il maintiendra jusqu’à la fin du film) dans les scènes de violence physique en les assimilant à de scènes de sexe qui n’auront jamais lieu. Trois scènes de combat, dans lesquelles le seul personnage féminin du film, Mallory Kane (Gina Carano) mène la danse, fonctionnent ainsi. Dans la première scène, Soderbergh installe un cadre énigmatique : la jeune femme attend un homme, Aaron (Tatum), tout en en observant un autre. Les premiers dialogues peuvent laisser penser qu’il s’agit d’un couple ; idée finalement vite contredite. Puis enfin la présence de Tatum au générique est expliquée : il se bat, il est exhibe ses capacités physiques. Les deux autres scènes de combat sont construites sur le caractère équivoque d’une telle proximité et d’un tel corps à corps entre un homme et une femme. Les deux autres duels ont lieu d'ailleurs des espaces propices à un romantisme, à un érotisme déjà vus chez Soderbergh (dans Hors d’atteinte (Out of Sight, 1998) comme dans la trilogie Ocean) : la suite d’un hôtel de luxe à Dublin avec Michael Fassbender (Paul), puis une plage mexicaine au coucher du soleil avec Ewan McGregor (Kenneth). Ces scènes sont donc autant de scènes de sexe qui auraient pu être tournées dans un film d’espionnage classique. Aaron est le seul homme envers lequel Mallory exprime une attirance sexuelle explicite puisqu’elle l’embrasse et lui enlève sa ceinture. Or, celui-ci est le seul personnage masculin qui ne soit pas basé sur un stéréotype du film d’espionnage : Paul est un espion à la James Bond, Kenneth le traître, Alex Coblenz (Michael Douglas) le fonctionnaire intègre, Eric Studer (Mathieu Kassovitz) et Rodrigo (Antonio Banderas) sont, quant à eux, des méchants étrangers qui exhibent les clichés de leur nationalité respective. Tatum impose dès lors un personnage de gentil et simple boy next door - plutôt inédit dans la filmographie du réalisateur - qui parcourra les trois films du duo. Il se sacrifie toujours pour des femmes, les protège mais n’est pas pour autant une figure héroïque. Tatum est en fait un corps qui protège Mallory, Emily (Rooney Mara), Brooke (Cody Horn). Il agit ainsi pour accéder à une normalité, pour rentrer dans le rang. 

Magic Mike (2012)
Magic Mike (2012)

Son personnage de self-made-man dans Magic Mike cimente d’ailleurs cette idée. La première apparition de Mike dans le film est un plan de Tatum de dos, entièrement nu. Soderbergh met ici en valeur la beauté sculpturale d’un homme jeune et musclé non par pure gratuité mais pour désigner instantanément le sujet de son film : le corps. Le cinéaste utilise celui de son acteur pour exprimer la contradiction de son personnage, jeune par rapport au reste du monde mais (trop) vieux, usé pour exercer son métier. La singularité du physique de Tatum, qui n’a pas/plus les traits fins d’un jeune premier, renforce ce paradoxe. Deux personnages le renvoient sans cesse à son angoisse non pas de vieillir mais de rester un stripteaseur et donc un physique toute sa vie. Adam (Alex Pettyfer) et Dallas (Matthew McConaughey) incarnent pour Mike un miroir permanent et obsédant de son passé et de son futur. La scène dans laquelle Dallas apprend le métier à son nouveau poulain, face à un miroir, prouve qu’un passage de relais a lieu entre ces deux hommes de deux générations différentes. Cette transmission est possible grâce au miroir dans lequel ils se regardent. Ce miroir, témoin de cette passation du pouvoir de séduction, c’est en fait Mike. Et voir le vieux stripteaseur qu’est son patron Dallas se trémousser sur la piste le renvoie à ce qu’il ne souhaite pas devenir. Il le dit lui-même : « I don’t wanna be a 40-year-old stripper ». Ce souhait se confirme par séquence dans laquelle, par un montage alterné, Soderbergh met en parallèle Dallas faisant un strip-tease et Mike regardant ses collègues dans les coulisses. Parce qu’il sait la durée de vie professionnelle d’un stripteaseur limitée, Mike ne pense qu’à changer de vie. C’est en fréquentant Brooke, soit la personnification d’une normalité acquise avec le temps (l’embarras provoqué par ses tatouages en dit long sur son passé), que Mike deviendra un homme banal, normal. 


Cette recherche de la normalité est reprise dans Effets secondaires. Fraîchement sorti de prison, Martin (Tatum) se doit de reconstruire un cadre de vie convenable à son épouse Emily. Le choix de casting de Soderbergh est ici particulièrement judicieux puisque, face à la frêle Rooney Mara, Tatum impose une force, une puissance. Le film comporte peu de scènes avec l'acteur et celles-ci sont toutes des scènes de couple. Le rapport entre ses deux êtres est exclusivement physique, non dans le sens uniquement sexuel du terme mais parce qu'ils sont toujours liés par leur corps, rarement par la parole. Les deux scènes de sexe permettent d'ailleurs à Soderbergh de souligner l'évolution du personnage féminin vis-à-vis du récit comme de son traitement médicamenteux. La première scène révèle un rapport médiocre, à l'exact opposé de la seconde. En deux scènes très courtes, Soderbergh illustre l'effet du médicament sur l'évolution du rapport entre ces deux corps opposés. Mais un plan résume à lui tout seul l'apport de Tatum dans le cinéma de Soderbergh. Il s'agit de celui suivant la réception sur le bateau (photogramme 1). Martin vient consoler sa femme en pleurs. Il l'enveloppe alors dans sa veste et l'entraîne avec lui, dans ses bras. Tatum est encore un corps qui protège. C'est un homme qui ne veut trois choses : protéger sa femme, trouver un travail, avoir un toit. On retrouve ici l'idée déjà abordée dans Piégée et dans Magic Mike : l'aboutissement de la construction du personnage de l'homme américain normal, hérité du classicisme hollywoodien. Avec George Clooney, Soderbergh avait son Cary Grant. Il a trouvé chez Tatum son James Stewart.

 



Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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