Feux Croisés
Vendredi 20 Juillet 2012
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Cleaver


De Xena la guerrière au Loup de Wall Street, de la mauvaise télévision au cinéma, il n'y eut qu'un pas pour Terence Winter. Mais le scénariste n'a pas toujours rêvé de faire du cinéma comme le prouve l'épisode Phase terminale (Stage 5, 6.14) où celui-ci se montre très critique envers le cinéma, comme objet filmique et medium.



Entre réalité et fiction

6.14 : Phase terminale (écrit par Terence Winter, réalisé par Alan Taylor)
6.14 : Phase terminale (écrit par Terence Winter, réalisé par Alan Taylor)
Winter se sert de Christopher Moltisanti qui souhaite devenir scénariste depuis la première saison et « écrire des scénarios, genre Les Affranchis » pour en parler. Hélas pour lui, dans la vraie vie, la mafia n'a jamais produit de chefs d'œuvre mais plutôt des films commeGorge profonde (Gerard Damiano, 1972). Elle s'adapte aux films qui cartonnent : hier les films pornographiques, aujourd'hui les films d'horreur gores. Dans cet épisode, tout le milieu mafieux de la côte Est assiste à la projection d'un nanar mêlant film d'horreur et film de gangsters produit par Little Carmine et Christopher, Cleaver. Connaissant le milieu, on pourrait penser que ces jeunes producteurs ont voulu en montrer une vision assez réaliste, à l'image de celle véhiculée par Les Soprano. Mais ceux-ci ayant une image très caricaturale d'eux-mêmes basée sur Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) et Scarface (Brian De Palma, 1983), le film présente une mafia et un boss très caricaturaux. Pour Winter, tandis que Les Soprano, la série télévisée, tend à montrer un regard juste et nuancé, Cleaver, le film de cinéma, ne fait que se moquer, imiter mais n'est pas jamais dans la vérité. Dans leur vie, les producteurs-mafieux copient parfois les gangsters qu'ils voient dans les films pour se flatter mais c'est sans savoir que le cinéma a toujours tendance à forcer le trait. De ce fait, imiter Al Pacino dans Scarface les éloigne encore plus du véritable comportement du gangster. L'admiration et l'imitation ne font que les ridiculiser.


« It's a movie, it's a fiction.»

Même si l'on regarde beaucoup la télévision dans Les Soprano, c'est la première fois que les personnages principaux sont réunis pour regarder un film dans une salle de cinéma. Ces personnages-spectateurs regardent alors une représentation déformée car caricaturale de leur environnement et de leur quotidien. Certains (Carmela, AJ, Meadow) y voient un monde qu'ils n'ont jamais vraiment vu mais seulement deviné. Le cinéma leur permet donc de voir l'envers du quotidien de leur mari ou père, comme la série télévisée nous permet de voir un monde (celui de la mafia) que nous ne verrons jamais. L'exagération de la représentation et la parodie du film peuvent leur permettre de penser que Tony n'est pas si violent, vulgaire, adultère. Le cinéma qui « ment 24 fois par seconde » selon Brian De Palma et le genre du film créé cette distance et leur permet de fermer les yeux sur une fiction largement inspirée de la réalité et donc sur leur vraie vie. La réaction du spectateur des Soprano est semblable : les personnages (Paulie, Silvio) sont parfois caricaturaux alors on ne peut croire à leur extrême violence ou, pire, l'accepter car nous les apprécions.

Le boss de Cleaver (joué par Daniel Baldwin) est un faux boss tout comme James Gandolfini en est un. Cleaver fonctionne comme une parodie des Soprano alors que la série n'est pas une parodie de film de gangsters. Gandolfini n'est jamais dans l'imitation ou la parodie mais on a demandé à Baldwin de surjouer. Ainsi, le personnage de Tony Soprano semble, si ce n'est plus réel, plus réaliste.

 


Profession : scénariste

Cleaver n'a pas été écrit par Christopher mais par JT Dolan, son ancien ami de cure de désintoxication devenu victime de la mafia. Pourtant, lors de la présentation du film, seuls les producteurs et le réalisateur sont acclamés par les spectateurs. La mafia triomphe sur l'art. Le scénariste n'est ni cité, ni applaudi, ni crédité, et reste dans le public tel un spectateur lambda. C'est un détail mais Winter parle ici de son propre métier et de sa fonction au sein des Soprano. En égratignant quelque peu le show business, il montre que le scénariste n'a jamais la reconnaissance du public mais a parfois des prix (deux Emmys pour Winter). Malgré son acclamation lors de la master class en avril dernier lors du festival Séries Mania (cf. Compte-rendu de la master class de Terence Winter), Winter n'a jamais été aussi reconnu que David Chase, le showrunner des Soprano ; celui-ci lui devant pourtant l'écriture de vingt-cinq épisodes, pour la plupart des classiques de la série (L'enfer blanc, le fameux épisode dans la neige, c'est lui). Mais avec Phase terminale, Winter ne veut en aucun cas insulter ou renier Chase puisqu'il avoue avoir été fan de la série avant d'en devenir le scénariste. Il souhaite davantage critiquer un système hollywoodien peu flatteur envers ses scénaristes, particulièrement ceux de séries télévisées. Symboliquement, dans Gentleman Tony, alors que JT doit de l'argent à la mafia, il tente de vendre un Emmy Award mais le receleur lui signifie que l'objet ne vaut rien car ce n'est pas un Oscar. Pour les gens, le cinéma a une valeur artistique et monétaire, pas la télévision.

 


Règlement de comptes

« Une œuvre d'art ne doit pas être un règlement de comptes sinon ce n'est pas une œuvre d'art ». Contrairement à ce que François Truffaut préconisait dans Domicile Conjugal (1970), Christopher utilise Cleaver pour régler ses comptes avec Tony. Parce qu'il soupçonne encore Adriana d'avoir fricoté avec Tony avant leur accident de voiture, Christopher se sert du film et de sa projection publique pour montrer un boss qui drague la femme de son associé. Le rapprochement entre Tony et ce boss de fiction est évident pour tout le monde puisqu'ils portent le même peignoir blanc dans le même sous-sol, parlent le même langage vulgaire. Carmela est évidemment dans la salle et, bien qu'elle ne veuille pas associer cet homme adultère à son mari, Christopher a réussi son coup. En plaçant Carmela du côté de la femme trompée, Christopher se venge de Tony. Et ce, grâce à un film. Il a fait écrire une scène qui n'a jamais existé dans Les Soprano et se sert de la machine à fantasmes qu'est le cinéma pour se donner raison. A ce moment de la série, Tony n'a pas trompé sa femme de nouveau mais la fiction le rattrape puisque le film a le même effet que la découverte d'une maîtresse pour Carmela. Mais la fiction de Cleaver ne rejoint pas toujours la réalité des Soprano : le boss se fait tuer par son associé. Or, quatre épisodes plus tard, c'est Tony qui tuera Christopher. En utilisant une vengeance par un film, par la fiction, Christopher montre qu'il n'est pas brave et a peur de Tony. Cette faiblesse causera sa perte.
Cleaver

Le vrai et le faux Tony Soprano
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Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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