Feux Croisés
Lundi 12 Novembre 2012
Dossiers
Linda Zheng

Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas




Maggie, toute de noir et de latex vêtue dans Irma Vep (1996), et Emily, l’héroïne échevelée et débraillée de Clean (2004), toutes deux interprétées par Maggie Cheung dans des films d’Olivier Assayas, ont bien peu en commun. La première, actrice anglaise d’origine chinoise (Maggie Cheung dans son propre rôle) arrive sur le tournage d’un remake français du film de Louis Feuillade. La seconde est une ancienne star de rock underground qui, suite à la mort de son mari, tente de se faire une situation pour obtenir la garde de son fils. Maggie Cheung est autant à l’aise dans les deux rôles, tant dans la peau de l’élégante actrice que dans celle de la junkie en repentir. Dans l’un comme dans l’autre des cas, l’assimilation de l’actrice au personnage se joue au niveau du costume qui influe tant sur les rôles eux-mêmes que sur la façon d’établir un rapport du personnage face à autrui.

La dimension documentaire dès Irma Vep est assumée par Assayas qui donne à Maggie Cheung son propre rôle. Peu habitué à faire tourner des vedettes, la question se pose de comment rendre à la star une virginité nécessaire que la filmographie de Maggie Cheung, déjà en 1996, semble démentir. La façon de vêtir son actrice apparaît alors d’emblée comme thème majeur du film. Il tendra tant à déstabiliser le personnage que l’actrice elle-même. Mise en abîme évidente dans un film si proche de la réalité.
Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Noir, le costume de Maggie tendrait à se faire effacer. C’est celui d’une voleuse qui a pour but primitif de l’aider à se fondre dans le décor. Brillant, l’actrice attire néanmoins l’oeil et cette dernière fonction est annulée. Sonore, les couinements du latex rappellent sans cesse la présence gênée, presque comique, d’un costume à fleur de peau qui se fait vivant, en mouvement. La combinaison qui plus est moule, elle met à nu Maggie Cheung.
Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Entremetteur entre Zoé la costumière (jouée par Nathalie Richard) et Maggie l’actrice, l’accoutrement s’installe comme noeud de leur relation trouble. Son premier essayage se fera ainsi dans un sex shop, en tête à tête avec la costumière qui, en ajustant le costume de Maggie, est obligée de la toucher, de créer une proximité à laquelle prête le lieu. C’est aussi en abordant Maggie à propos de sa combinaison que Mireille, l’amie de Zoé interprétée par Bulle Ogier, fera sans grande délicatesse comprendre à l’actrice qu’elle «branche» sa collègue. Et inversement, c’est en détaillant les subtilités sexuelles du costume de l’actrice que Zoé révèle à son amie son goût pour Maggie. L’habit acquiert également une existence indépendante de Maggie. Tandis que l’ensemble du discours tenu par un Jean-Pierre Léaud réalisateur insiste sur l’irremplaçabilité de Maggie, ses doubles se multiplient et lui jouent ses propres scènes avant de définitivement la remplacer à cause d’un changement de réalisateur.
Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Étrangère à Paris, seule avec sa combinaison, Maggie fait revivre le mythe du costume possesseur d’une âme vampirisant (littéralement) son propriétaire dans la grande ville. Légende telle qu’on la retrouve dans les récits de héros comics que le costume évoque : Batman, Spiderman, ou bien Catwoman, dont la photographie est indiquée comme modèle pour le choix du costume. Une scène pivot fera revêtir à Maggie sa tenue de film hors tournage. Telle l’héroïne, filant sur les toits, elle devient silhouette luisante s’introduisant chez les gens, dérobant, escaladant les toits de Paris, c’est l’Irma Vep.
Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Dans Clean, la fonction du costume, bien que moins explicite, reste majeure. De toutes couleurs parée, Maggie Cheung apparaît dès les premières minutes du film, mal coiffée, le maquillage coulant ou débordant, comme incapable de s’occuper de soi. Les couleurs excessives dans le film évoqueront tantôt l’enfance, tantôt l’univers des néons multicolores de la scène underground, dans lequel Emily était autrefois intégrée. Dans le cas du personnage, ces deux aspects tendent à se confondre. Emily ne revêtant de sobres et chastes chemises blanches que dans une optique de «normalisation de soi», lorsqu’il s’agit de parlementer auprès du beau-père ou bien de se trouver un travail honnête et sûr. Paroxysme de l’aventure, l’emploi loué comme le plus avantageux dans le processus de se refaire mère responsable et mature consisterait à vendre des vêtements pour «la femme active» aux magasins Printemps. «Mais [cette vie] est moche, quand même», rétorque Maggie Cheung dédaigneuse dans son pull en fausse fourrure orange et violette que l’employeur lui a fortement déconseillé.
Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Le costume met Maggie Cheung dans une situation de difficulté. Cela est manifeste pour la combinaison à connotation sexuelle d’Irma Vep. Dans Clean, Assayas qui connaît alors personnellement Maggie Cheung lui écrit un rôle pour qu’elle puisse interpréter un personnage à l’opposé de ce que les réalisateurs lui donnent habituellement. Nul besoin de surjouer avec des vêtements qui parlent à la place de l’actrice. Ils apparaissent comme autant de facettes et de phases du personnage créé en strates superposées et qui lui confèrent sa complexité. Il s’agit de littéralement se voir les uns les autres, qu’on soit fils, mère, père, grands-parents ou contacts. Toute l’intrigue de Clean tourne par ailleurs autour de cette question de la formation d’une image convenant au rôle de mère, afin de pouvoir à son tour voir et surtout être vue de son fils pour Emily. À un costume correspond une fonction, à la manière d’un uniforme, comme celui qu’Emily arbore bien vite en prison. Le titre même Clean, insiste sur l’idée d’une image à nettoyer, à rendre propre, nette en débarrassant le personnage peu à peu de toutes ses frasques vestimentaires : bracelets, maquillage, robes longues sur pantalons, jouant sur l’accumulation, pour créer une silhouette blanche, lisse, du couleur du deuil asiatique comme le rappellent les images d’une Rosemary (belle mère d’Emily) mourante, toute enlisée dans son linceul hospitalier.
Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Collectionneuse : Le costume de Maggie Cheung chez Olivier Assayas

Il s’agit dans les deux films de créer le personnage par le paraître. La construction du rôle ne peut pas passer sans une déconstruction de l’image de l’actrice. On s’attaque tant à la star qu’à la personne par les vêtements. Dans un sens, on déconstruit l’image que le spectateur se fait de Maggie Cheung et au niveau du film, l’actrice elle-même est perturbée. La frontière entre fiction, documentaire et réalité se brouillent par le fait même que, dans ces trois cas, c’est la même actrice qui porte le même costume qui la met dans une même position face à son entourage.
Les vêtements des deux films jouent cependant sur des registres opposées. Tandis que dans Irma Vep, Cheung porte un costume lisse, noir, propre, luisant à souhait, dans Clean, ses habits jouent sur un picotement de l’image à travers un chromatisme varié et des matières prononcées. Cela comme autant de matières ou de couleurs à donner aux protagonistes.
En jouant ces deux rôles, c’est le personnage qui se fait à l’actrice et non le contraire. Maggie Cheung joue au minimum. Contrairement à ses compositions pour ses films les plus connus, chez Assayas, Maggie joue peu en donnant beaucoup d’elle-même dans le rôle sans l’étudier. « Je suis devenue une collectionneuse de rôles » lancera-t-elle lors d’une interview à l’occasion de la sortie de Clean en 2004. Écho à l’attitude de son personnage de Irma Vep qui souhaite garder son costume et demeurer ainsi en possession de son rôle (qui sera tout ce qui lui en restera puisqu’elle sera finalement remplacée).
L’étendue étonnante du répertoire de l’actrice anglaise devient visible, illustrable et passe par cet aspect purement esthétique qu’est le vêtement. L’image devient alors carte d’identité. Le costume, quant à lui, se fait prolongation du corps. Autant  d’apanages adaptables afin de permettre à Maggie Cheung une parfaite crédibilité pour autant de peaux à revêtir.




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