Feux Croisés
Lundi 12 Novembre 2012
Dossiers
Sidy Sakho

Cosmopolis ?


Le cinéma d’Olivier Assayas est très peuplé, traversé de langues, de corps, de silhouettes d’ici et d’ailleurs. Le multiculturalisme semble son affaire… du moins en surface.



Cosmopolis ?
S’il est une chose difficile à reprocher à Olivier Assayas, c’est de ne pas aller voir ailleurs. Depuis Demonlover, s’est en effet révélé plus précisément ce que ses précédents films laissaient entrevoir de manière plutôt anecdotique, parmi tout le reste : la vie qui passe, le cours du monde sommeillant dans le déplacement (d’une pièce/un monde/un milieu/un pays à l’autre), le voisinage des rythmes, des langues, des âges. Il y a depuis l’origine un cosmopolitisme d'Assayas que cette incursion tardive dans le cinéma de genre imposera enfin, avec force maladresse et ambiguïtés, mais surtout une honnêteté plutôt louable. 



Qui aurait pensé, au vu de la succession de deux films (Fin août début septembre et Les Destinées sentimentales)  tournant autour de la question du patrimoine, la sage conservation d’une œuvre par ceux qui restent,  que germait dans la tête de leur auteur le projet d’une sortie aussi radicale des frontières franco-françaises ? A cette aune, Demonlover, par l’emploi d’acteurs américains (Connie Nielsen, Chloë Sevigny, Gina Gershon), leur partage de la scène avec des figures plus familières de son cinéma telles que Charles Berling, est avant tout l’un des films contemporains incarnant le plus directement, le plus matériellement une certaine idée de la mondialisation au travail.

Film viral, tout en infractions, Demonlover  confronte enfin et sans prudence l’esthétique naturaliste habituelle de son auteur  à un sujet la mettant vraiment en danger, plus en crise que d’ordinaire, au risque, on l’a beaucoup dit à l’époque, de s’y perdre littéralement. Attiré par les nouvelles images (internet, la télé, la vidéo-surveillance), Assayas décide avec ce film de franchir à ses risques et périls une frontière qu'avait seulement tutoyée le superbe Irma Vep (son film le plus fort, admirable travail d’équilibriste bifurquant aux abords des stridences du cinéma expérimental, tout en préservant avec élégance une ligne naturaliste à la française, entre deux détours faussement distraits du côté des grâces expressionnistes du muet).


Au-delà de la conscience permanente d’une difficulté d’Olivier Assayas à trancher entre distanciation toute morale et immersion pleine dans le bain de ces images fluctuantes, cet ailleurs ressemblant presque au « monde », c’est bien le déplacement en lui-même qui interpelle ici. Comment un même homme passe-t-il en deux ans d’une adaptation lisse, académique, trop propre, de Jacques Chardonne, à un film aussi traversé – pour le meilleur et pour le pire – par les rythmes du contemporain, aussi « impur » comme on dit ? Là réside précisément le mystère du dernier Assayas. On le verra par la suite, Demonlover n’était qu’un premier pas (rétrospectivement le plus intéressant, le plus radical) du côté de l’hybridation dont Clean et surtout le catastrophique Boarding Gate prolongeront le mouvement tout en en rendant les impasses plus visibles.

Avec Claire Denis, Olivier Assayas est sans nul doute le cinéaste français de fictions le plus voyageur de ces trente dernières années. Si ses détracteurs voient en lui (la sortie cette semaine de son dernier opus, Après mai – que l’auteur de ces lignes n’a pas encore vu –, s’accompagne d’ailleurs de mises au point critiques plus ou moins légitimes) un fonctionnaire pépère, il reste malgré tout insensé de fermer les yeux sur ce qui, littéralement traverse ses meilleurs films. Soit des corps étrangers, venant directement d’« ailleurs » (Maggie Cheung, sans artifice, telle qu’en elle-même dans Irma Vep, Nick Nolte, mythologique dans Clean), mais aussi beaucoup de langues (Kyle Eastwood en V.O. dans L’heure d’été), de langages qui se chevauchent, s’entremêlent, des conversations interrompues nettes par les barrières du vocabulaire, le rythme fou du milieu qui les accueille.

Mais là où Denis a toujours recherché dans l’emploi d’acteurs noirs, arabes, slaves, métisses, américains tels qu’Alex Descas, Richard Courcet, Mati Diop, Katerina Golubeva, Vincent Gallo une imprégnation pure et simple du plan par la présence de corps étrangement familiers, voyant dans la mixité moins une audace qu’une texture, un ingrédient chromatique, Assayas a peut-être un rapport plus superficiel, moins profond avec cette question du multiculturalisme. Ce qu’il saisit, c’est la France telle qu’elle est, telle qu’elle va, telle qu’il la vit et qu’il la voit sans doute. Rien de plus. Peut-on le lui reprocher ? Un peu lorsque, dans la dernière séquence de réunion adolescente d’un film aussi embourbé et repassé que L’heure d’été, il se contente de survoler son sujet, affichant l’image sécure et bien consensuelle d’une « jeunesse française d’aujourd’hui » sans s’enquérir de ce qui réunit et sépare ses composantes. Moins lorsque dans Irma Vep, dans les meilleurs moments de Clean ou Demonlover se cristallise en silence, notamment dans les scènes d’hôtel, la réalité froide et suspecte du voisinage des cultures.


Une seule question au fond :  est vraiment le cinéma d’Olivier Assayas ? Plus précisément, où est-il encore ? La France, son ancrage, son histoire, sa Culture restent d’évidence son socle. Mais ses frontières, la rumeur du monde semblent, depuis ses débuts comme critique et sa rencontre avec le cinéma asiatique au début des années 80, ne jamais avoir cessé de constituer ses fantasmes, travaillé en sourdine ses projections fictionnelles. Un film tel que Carlos notamment, dont on connait le parcours singulier, de sa présentation sur Canal + en qualité de série télé à la sortie d’une version cinéma très spécifique, par son sujet mais aussi son traitement très « sérieux », très documenté, a donné idée il y a deux ans d’un horizon politique jusqu’ici peu soupçonné. Là où Après mai, comme son titre l’indique, se veut selon les rumeurs moins au cœur de l’Evènement (comme par exemple Les Amants réguliers de Philippe Garrel) qu’un accompagnement de plus des élans intimes de la jeunesse française. La sienne.

Entre deux chaises, voyageur mais sédentaire, Assayas se place ainsi parmi les cinéastes les plus illisibles de l’époque, l’ensemble de ses films se contredisant souvent, se répondant difficilement. Que la sortie de chacun pousse à le remettre sans cesse en question dit bien que quelque chose dans son travail interpelle de toute manière, questionne quand même, jusqu’à ses plus forcenés détracteurs. Facilement transportable, volontiers exportable (Carlos a reçu un Golden Globe l’an dernier, plusieurs de ses films ont été gratifiés de prix divers à l’échelle internationale, son œuvre plaît aux festivals, au « milieu »), son cinéma se singularise de sembler trop multiple, trop diversifié, trop accueillant pour être vrai. Gageons que son affaire n’est pas encore prête à être entendue.




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