Feux Croisés
Lundi 16 Juin 2014
Champs-Elysées Film Festival 2014
Laurent Husson

De la résignation comme preuve d'amour

A propos de 1982 de Tommy Oliver (2014) en Compétition Officielle




La date indiquée dans le titre symbolise un moment de cassure, un traumatisme, que l'on peut situer dans le temps mais pas expliquer (abstraction numérale). Inspiré de faits réels, le film écrit et réalisé par Tommy Oliver raconte le quotidien tragique d'un père et d'une fille confrontés au départ aussi subit qu'inexpliqué de l'épouse et mère de famille, ayant sombré dans l'addiction au crack.
 
Pour traiter d'un sujet aussi difficile, Tommy Oliver prend l'heureux parti (par le biais d'une mise en scène sobre seulement entachée de quelques fautes de goût dommageables) de ne pas chercher à expliquer le pourquoi de cette descente dans l'addiction. Lors de la scène de la première hospitalisation de Shenae, un médecin à qui Tim, le mari, demande de l'aide, ne sait lui répondre que par une phrase toute faite : « l'addiction est une pente savonneuse » : une phrase d'une platitude affligeante qui achève d'enfermer le personnage de Tim dans la solitude et l'impuissance. Le combat contre l'addiction n'est pas qu'une affaire de sociologie, c'est avant tout une affaire intime.
 
Jusqu'au bout, le départ de Shenae, interprétée par Sharon Leal, restera inexpliqué – tout au plus, les premières scènes du film semblent suggérer qu'il aurait été motivé par l'ennui qui se serait installé dans ce couple, une structure familiale trop fragile qui n'aura pas su la protéger de son ex-amant, un dealer à la tête du gang local. La grande force du film est alors de se focaliser sur ceux qui restent, qui sont les victimes collatérales de ce choix.
Le personnage de Tim, incarné par Hill Harper, apparaît rapidement comme étant le plus complexe : père de famille exemplaire, Tim ne réagit au départ brutal de Shenae que par l'acceptation, la résignation. Oliver prend le risque de faire de son personnage un anti-héros, là où le genre mélodramatique appuierait son récit sur la représentation des formes extérieures du courage et de la colère : mari et père attentionné, Tim est aussi dépeint comme un homme profondémment soumis par amour, dont on ne sait si la naïveté est véritablement sincère ou protectrice (« accepter » l'infidélité de sa femme pour éviter toute rupture est la solution semblant être envisagée par Tim pour protéger la structure familiale). La résignation est ainsi une conséquence – à laquelle Oliver se garde de porter tout jugement – du respect que Tim a toujours porté à sa femme. Le cinéaste assume cette volonté de montrer un personnage perdu dans son impuissance, dont les choix sont avant tout guidés par la sauvegarde de sa famille. Enfin, malgré que le film soit centré sur la figure du père, Oliver dépeint de façon tout aussi juste la détresse rentrée de la fille de Sheane et Tim, Maya (Troi Zee), double victime des choix de sa mère (l'abandon) et de son père (la surprotection).
 
Cette volonté de ne pas chercher à expliquer – et donc à juger – les actes de ses personnages, de les laisser dans leur ambiguité trahit un évident point de vue autobiographique, celui du réalisateur qui, enfant, a été lui-même le témoin impuissant de l'éclatement de sa structure familiale.
Ce parti-pris fort et original est malheureusement déservi par un scénario trop elliptique : à force de ne pas vouloir expliquer ces actes, Oliver semble aussi oublier la nécessité de les comprendre malgré tout. Difficile de comprendre en effet le choix fait de ce retour à l'addiction, abordé dans une scène expédiée dans laquelle Alonzo (Wayne Brady), ex-amant de Shenae, débarque à l'improviste devant chez elle lui apporter un sachet de drogue (musique dramatique à l'appui). Difficile aussi de véritablement comprendre pourquoi Tim mettra plusieurs semaines avant de partir à la recherche de sa femme – qu'il sait pertinemment en danger... En ne traitant volontairement ses personnages qu'en surface, Oliver ne leur confère par conséquent aucune profondeur psychologique. Reste en ce sens la possibilité d'une interprétation d'un grand pessimisme : ces personnages ne sont au final que les pantins impuissants de leur tragique condition sociale, dont la drogue est un des plus extrêmes corollaires ; où toute vélléité de vie « normale » est contrecarrée par la loi de la rue, et où les structures familiales, seuls échappatoires possibles de cet enfer, sont irrémédiablement contaminées.

1982 de Tommy Oliver. Avec Hill Harper, Sharon Leal, Troi Zee, Wayne Brady, Lala Anthony, Bokeem Woodbine, Quinton Aaron. Pas de date de sortie en France.




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