Feux Croisés
Mardi 17 Septembre 2013
Dossiers
Rémy Russotto

Délicatesse de Steven Soderbergh


Ocean's 11, 12 & 13 sont légers mais le sont-ils suffisamment, Traffic est intéressant mais est-il engagé, The Informant! est intriguant mais est-il net, The Girlfriend Experience est contemporain mais est-il radical, etc ? A la limite Out of Sight est son Mépris. Et The Limey est son... ? Difficile de prendre les films de Steven Soderbergh au sérieux ? Le réalisateur américain serait aussi un peu trop doué, peu enclin à la grandeur, paresseux, épris de ses dons.



Hors d'atteinte (1998)
Hors d'atteinte (1998)

Heureusement on sort un peu déçu de ses films. Un peu las aussi las qu'il est du cinéma et bientôt des séries. Car le cinéma rend las, comme les images. Tous ces écrans fatiguent (les yeux, l’intelligence, le cœur). Le cinéma de Steven Soderbergh ne parle que de ça, cette lassitude. Lassitude des personnages eux-mêmes, fatigués de devoir prouver leur existence, leur fonction dans le scénario, leur titre de star, leur rapport au vrai et au faux. Lassitude de passer d'un film à l'autre. Lassitude d’être un surdoué. Celle de remporter la Palme d’Or à vingt-six ans pour Sex, Lies and Videotape, et d’avoir tous les acteurs à ses pieds, de montrer qu’il n’y a rien de plus facile que de faire des images. Mais lassitude surtout d’être coincé par un médium pénible et voué à l’échec. Echec de la représentation, échec du genre, échec du film, échec de la beauté. Chaque film de SS est l’aveu d’un échec, comme ce pouvait être le cas des films de Joseph Mankiewicz. Echec de ne pas pouvoir se hisser à la hauteur des plus grandes réalisations humaines, échec de grandeur, échec du genre, échec du septième art. Il faut voir dans cet échec non pas le signe d’une paresse mais l'occasion d’une délicatesse. Celle des plus grands. Steven Soderbergh serait bien plus proche de Blake Edwards, le plus délicat des réalisateurs avec Richard Quine, que de ses confrères du moment (enclins à démontrer poussivement qu'ils maîtrisent les puissances de feu du cinéma). Il serait aussi le plus contemporain, bercé par le flux des images inadéquates, devenues de simples aggrégats d'informations, participant sans statut particulier à une entreprise de plus en vaste (big data) et organisée (data brokage) de prédiction et modelage des affects. L’image n’a aucune autre consistance que d’être un vecteur parmi d’autres où des informations récupérables convergent en ce qui n'est même plus un point. Ne pas croire en son médium, ni en sa technique fastidieuse, ni en ses acteurs surestimés, ni en ses scénarios volontiers débiles. Voilà le lot du surdoué. Sa lassitude, sa chance, son opportunité. L’entreprise Soderbergh vise à faire un maximum de films en un minimum de temps, de passer d'un genre à l'autre, non pas pour les pousser à bout, mais pour les rendre vaguement inadéquats et en faire des échecs. Rendre les idées de film, image, genre, inadéquates, les dissoudre pour miser sur un flux interrompu d'images qui tissent entre elles des liens si ténus qu'elles se dissolvent et laissent derrière elles à peine le souvenir de leur propre extinction. C’est dire à quel point son cinéma est précieux.





A lire également
< >

Mardi 17 Septembre 2013 - 20:00 Dossier Steven Soderbergh

Mardi 17 Septembre 2013 - 20:00 Soderbergh 2013