Feux Croisés
Samedi 1 Décembre 2012
Festival des Trois Continents 2012

Démêlage


Un dimanche de plein soleil nantais, nous avons rencontré Daniela Seggiaro. Le lendemain avait lieu la cérémonie de clôture du Festival des Trois Continents. Nous espérions fortement, sans pouvoir le prédire avec certitude, que son premier long-métrage Beauty (dont le titre original complet est bilingue, mi-espagnol, mi-wichi : La Belleza – Nosilatiaj) figurerait dans le palmarès. Pour dire la vérité, ce prétendu enjeu se voyait éclipsé par la sérénité et la spontanéité de Daniela Seggiaro, dont l’envie semblait davantage se porter sur le partage de son expérience, quitte à faire déborder ses personnages du cadre, plutôt que du côté des honneurs d’une Montgolfière. Le réel nous a pourtant rattrapés… « Argent » et « Argentine » se sont accordés lundi 26 novembre 2012. Des quatre films d’Amérique du Sud en compétition, Beauty est finalement le seul à avoir gagné la considération du Jury. Mais revenons-en à l’heure où nous ignorions tout de ce prix rudement mérité…



Photographie d'Elena Erhel.
Photographie d'Elena Erhel.
En raison du sujet sensible qu’il aborde, Beauty - Nosilatiaj a-t-il été difficile à produire ? Ou cela a-t-il été au contraire un point positif, si l’on en croit le soutien de l’INCAA ?

Daniela Seggiaro : J’ai obtenu cette aide de l’INCAA par le biais du prix d’un concours, Opera Prima. J’avais envoyé le scénario et le projet du film. Parmi tous les projets envoyés, un seul était choisi. Mais avant de présenter le projet au concours, j’avais déjà effectué un long parcours et le scénario était assez abouti. La thématique a sans doute intéressé le comité de l’Institut National de Cinéma et d’Arts Audiovisuels mais il se focalise davantage sur la qualité du scénario que sur le thème abordé. Il fallait également présenter son projet en ayant déjà le soutien d’un producteur qui puisse garantir que l’argent donné par l’INCAA soit utilisé à bon escient.

Comment avez-vous rencontré votre producteur ?

D.S. : Ce projet avait déjà été présenté à l’INCAA avec d’autres producteurs avant que j’obtienne le prix Opera Prima. Entre temps, j’ai rencontré Alvaro (Urtizberea) qui est devenu le producteur. Et les deux personnes qui m’avaient initialement accompagnée sont devenus producteurs associés. Étant donné qu’il s’agit d’un premier long-métrage, cela a été difficile de rencontrer quelqu’un avec qui cela se passe bien. La production d’un film implique une relation entre le réalisateur et le producteur sur le long terme et de nombreuses décisions à prendre à chaque étape. Alvaro avait la même passion que moi pour le film et il avait le temps disponible pour m’aider à travailler. Aujourd’hui, nous continuons à prendre les décisions ensemble !

Vous avez réalisé plusieurs documentaires avec cette communauté avant Beauty - Nosilatiaj. La production était-elle beaucoup plus ardue ?

D.S. : Il y avait très peu d’argent pour mes documentaires. Le budget avait été attribué par des associations pour qui je travaillais. À l’échelle de la production cinématographique, ces documentaires sont vraiment des « petits » films et ne peuvent pas être comparés. 

Venons-en à Beauty. Comment avez-vous présenté votre projet à la communauté wichi que vous avez filmée ?

D.S. : J’avais d’abord écrit un scénario de court-métrage et j’étais allée à leur rencontre avec une amie qui est photographe. Je me suis rendue dans une communauté où ma mère, qui est anthropologue, ne travaillait pas pour éviter tout conflit. Nous sommes arrivées là-bas un soir. Nous leur avons apporté le projet. Et le lendemain matin, toute la famille l’avait lu ! C’est une très grande famille … Le scénario leur avait plu et ils souhaitaient participer au film.

La chevelure, qui noue et dénoue le récit, a été un point de départ au projet ou a-t-elle surgi au cours de l’écriture ?

D.S. : L’histoire réelle qui donne lieu au récit reposait sur cette coupe de cheveux. Tout ce qui est venu après réside en la fiction qui se déploie autour de la question de la chevelure.

Le point de vue de Yolanda nous donne à être toujours entre deux mondes. Entre la langue wichi et l’espagnol, le panthéisme et le catholicisme … Pourtant, le personnage reste nuancé et le manichéisme est évité pendant tout le film. Comment aviez-vous envisagé cet entre-deux à l’écriture ? Comment votre vision du personnage de Yolanda s’est transformée au cours du tournage ?

D.S. : C’est cette complexité qui m’intéressait, le fait que les personnages soient traversés par des sentiments différents, parfois contradictoires. L’idée de la pureté n’existe pas parce que l’on est partie intégrante du monde. Et cela est d’autant plus tangible dans ce lieu où deux cultures se côtoient. Yolanda le raconte dans la première intervention de la voix-off : la croyance de son peuple reposait sur tous les éléments de la nature. L’arrivée d’un Dieu unique, maître de tout, apporte l’idée de la propriété privée. Yolanda se retrouve effectivement entre une culture ancestrale proche de la nature et cette croyance nouvelle mais les deux font partie intégrante de sa vie. Ce métissage existe dans toute l’Amérique Latine. On s’approprie la culture de l’autre en la mélangeant avec celle qui nous est propre. L’actrice (Rosmeri Segundo) a redonné à Yolanda la force première du personnage, la coexistence du silence et de la puissance. Et elle a aussi et surtout réussi à recentrer le film autour de son personnage alors que les dernières versions de scenarii se basaient davantage sur le conflit et le personnage de Sarah. Rosmeri s’est engagée physiquement puisqu’elle a accepté de se faire couper les cheveux pour les besoins du rôle « c’est un sacrifice mais cela fait partie du travail d’actrice », m’a-t-elle dit. 

Est-ce quelque chose qui s’est aussi recomposé pendant le montage ou vous le sentiez déjà pendant le tournage et donc axé le montage autrement ?

D.S. : En fait, c’était déjà comme ça dans les premières versions du scénario. Ce qui a été merveilleux pendant le tournage, c’est que nous sommes naturellement revenus vers cette essence de l’histoire telle qu’elle était née. Le scénario avait été retravaillé avec d’autres personnes après mais le tournage a été l’occasion de retrouver une certaine simplicité dans le désir premier de réaliser ce film. Je le dois en particulier à Rosmeri mais aussi au directeur de la photographie, Willi Behnisch, qui a fait un travail extraordinaire. Il a réussi à trouver dans le plus profond de moi-même l’histoire que je voulais raconter et une manière de la faire sortir.

Le montage a-t-il tout de même été une étape pendant laquelle quelque chose de nouveau a surgi dans ta vision du récit initial ?

D.S. : Je suis arrivée au montage avec cette impulsion du tournage, l’énergie de mobilisation. Certaines choses ont été changées, il y a aussi eu un rapport flagrant avec certains éléments qui étaient apparus seulement pendant le tournage. Ce qui a été majeur lors du montage, c’est l’ajout de la voix-off de Yolanda. Ces scènes-là ont été tournées le dernier jour. On ne savait pas encore très clairement pourquoi on les tournait. On savait juste qu’elles étaient très importantes ! Le producteur nous appelait depuis Buenos Aires et nous demandait ce qu’on était encore en train de tourner, en nous conseillant de refaire éventuellement certaines scènes. On lui a répondu : « non non, on est en train de faire le plus important ! ». Lorsque j’avais écrit le scénario, je savais que cette voix se superposerait à des images, mais je ne savais pas encore lesquelles. C’est au cours du montage que j’ai pensé à réaliser ces scènes de cette manière, pour donner un autre temps à l’histoire.

D’ailleurs, cette voix-off a été écrite dans le fil du scénario ou à part ?

D.S. : Cela venait dans le cours de l’histoire. Les pensées de Yolanda sont les premières lignes que j’ai écrites !

Vous l’avez écrite seule ?

D.S. : Je l’ai écrite seule mais à partir du carnet de notes anthropologique de ma mère. Je n’appartiens pas à la culture wichi et avais vraiment besoin de rentrer dans sa logique à travers les écrits de quelqu’un d’autre. 

La relation entre deux filles du même âge dont l’une est employée par la famille et considérée comme « étrangère » est au cœur de deux films argentins contemporains : ce sont les rôles d’Isabel dans La Cienaga (2001) de Lucrecia Martel et Guayi dans El Niño Pez (2008) de Lucia Puenzo. Que pensez-vous de ces deux « étrangères » ? Comment vous situez-vous par rapport à ce pan du « nouveau cinéma argentin » ?

D.S. : Je dois tout à Lucrecia Martel ! Elle est très proche de moi, à commencer par le fait qu’elle vient aussi de Salta. Elle est très touchée par ce qui s’y passe. Cela m’influence, en raison du lieu mais aussi tout simplement parce que j’adore son cinéma. Quand j’ai découvert La Cienaga, j’ai vraiment pris conscience du pouvoir de la fiction pour observer le monde, parler des sujets de l’actualité et les approfondir vraiment. Cela m’a vraiment fait changer d’idée car je pensais initialement ne tourner que des documentaires. La fiction tient en fait beaucoup du documentaire, puisque l’on crée les événements à partir de l’observation. Oui, pour moi, La Cienaga est vraiment fondamental ! Par contre, El Niño Pez n’a pas eu cet impact sur moi. C’est un film qui va sur le même chemin mais pas d’une manière qui m’intéresse autant. Pour en revenir à la question des jeunes filles, je crois que ce qui se passe dans ces deux films et dans le mien est très différent. L’objet de désir dans mon film ne fait pas partie de l’objet sexuel. C’est peut-être plus naïf, d’une certaine façon. Les cheveux et la beauté de Yolanda ne peuvent être obtenus par Antonella ; elle est peut-être perdue dans ce monde qu’elle ne parvient pas à construire. Cette relation n’est pas quelque chose que j’ai cherché à raconter. Elle résidait dans l’anecdote de départ, celle de la coupe de cheveux qu’on est obligé de faire à la jeune fille de la famille et qui devient un cadeau fait à la fille au pair. Cette relation existait, il fallait trouver une manière de la construire. En écrivant le personnage d’Antonella, je suis allée chercher au plus profond de moi-même, ce moment où l’on s’aperçoit que l’on n'a rien compris à l’autre. À travers elle, j’expose le pire de ces moments d’incompréhension. Elle aurait pu être un personnage manichéen et je suis reconnaissante à l’actrice qui l’incarne (Camila Romagnolo) d’avoir réussi à effacer les préjugés que l’on aurait pu avoir à son sujet. 
Isabel & Veronica dans La Cienaga de Lucrecia Martel.
Isabel & Veronica dans La Cienaga de Lucrecia Martel.

Y a-t-il une scène qui a été particulièrement difficile à tourner ?

D.S. : Il y en avait une tellement difficile … Qu’elle a été impossible ! C’était une scène à la fin du film, pendant la fête. Elle était écrite dans le scénario. Et quand on a voulu la tourner … C’était impossible ! Rosmeri n’arrivait pas à jouer, Willi ne parvenait pas à rentrer dans le travail, et moi à la filmer. Tout était prêt pour la scène, les autres acteurs notamment. Il fallut trouver une manière de finir le film, ce qui a donné lieu à bien des recherches. Comme il s’agissait d’une scène où Yolanda parle de quelque chose qu’elle n’a pas fait, nous avons pensé que c’est finalement ce que nous avons réussi le mieux, être sincères en ne tournant pas cette scène ! 

Votre prochain film … sera un documentaire ou une fiction ?

D.S. (après quelques secondes d’hésitation souriante) : Une fiction ! Basée sur un documentaire … 


Entretien réalisé en espagnol par Claire Allouche grâce à la traduction précise et instantanée de Marina Mendoza Vienne, à Nantes, le 25 Novembre 2012.

Un grand remerciement à Daniela Seggiaro pour nous avoir emmenés au cœur du réel et de l’imaginaire, avant même d’être en possession de la Montgolfière.
Remerciements particuliers à l’égard de Marina Mendoza Vienne, Elena Erhel et Victoire Joliff. 



Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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