Feux Croisés
Vendredi 20 Juin 2014
Champs-Elysées Film Festival 2014
Chloé Beaumont & Cédric Bouchoucha

Entretien avec Claudia Myers




© Dao Bacon
© Dao Bacon
Alors que Fort Bliss était projeté une seconde fois au Champs-Elysées Film Festival, Claudia Myers nous accordait un entretien dans les locaux du Publicis. Son film nous ayant fait forte impression, il était nécessaire de prolonger le questionnement autour de ce long-métrage, qui semble bien au-dessus du reste de la compétition. Fort Bliss a la politesse de sa modestie : pendant que certains cherchent à tout expliquer, tout surligner pour prouver une maîtrise, cette jeune cinéaste ne cherche pas à assommer le spectateur, lui laisse ouverte la fenêtre de l'interprétation.
La modestie se retrouve aussi chez Claudia Myers qui, lors d'un discours, s'excusait pour son français, pourtant parfait. Ce discours était prononcé alors que le film venait d'être couronné du Prix du Public.
Nous espérons que le film sortira un jour en France. Nous le méritons.

Fort Bliss est votre second long-métrage après Kettle of Fish en 2006, et nous aimerions en savoir un peu plus sur votre parcours. Le site du Champs-Elysées Film Festival indique que vous avez fait des films pour l’armée. Or, celle-ci possède les technologies les plus avancées dans le domaine cinématographique. Est-ce que ce rapport à la technologie vous a guidée pour faire votre film ?

Je ne suis pas très technique. En fait, les films que j’ai faits pour l’armée étaient très low budget, ils avaient un budget très faible. J’ai réalisé quatre projets importants pour moi, pas seulement pour l’armée mais aussi pour le Department of Veteran Affairs [ndlr, le département des Anciens Combattants des Etats-Unis]. Il s’agissait de films interactifs, des films de fiction avec des histoires qui bifurquent ; c’est-à-dire que le spectateur se met à la place d’un personnage dans le film, il prend des décisions et on voit le résultat. Le but était d’enseigner certaines qualités aux soldats.
Le premier d’entre eux, que j’ai tourné à Fort Bliss au Texas (c’est là que l’idée du long-métrage a commencé à germer), traitait des qualités des jeunes officiers qui partaient à la guerre. Ils n’étaient pas suffisamment préparés et faisaient donc des erreurs qui coûtaient la vie des soldats. Ils étaient des junior officers, des lieutenants. Dans la structure de l'armée, ce sont les capitaines qui prenaient les décisions. Mais maintenant il n’y a plus vraiment de front. Ils se retrouvaient alors dans des positions auxquelles ils n’étaient pas préparés. Le thème de ce premier film, c’était : quelles sont les erreurs qu’ils font, comment peut-on les rectifier, leur apprendre l’importance de certains rapports ? Tout cela m’a immergée dans la culture de l’armée.
Mais ce qui m’intéressait le plus c’était plutôt l’impact psychologique. Et quand j’ai effectué des recherches pour ce projet (parce que je n’avais aucun military background, aucun membre de ma famille n’était dans l’armée, je me sentais très à l’abri de la guerre), j’ai parlé à des soldats. J’ai appris que plusieurs étaient parents célibataires et devaient laisser leurs enfants pendant douze ou quinze mois. Comme je suis également parent, cela m’a beaucoup marquée.
Donc mon travail pour l’armée n’était du tout technique mais beaucoup plus psychologique. Mes films suivants traitaient du PTSD [ndlr, PostTraumatic Stress Disorder ou trouble de stress post-traumatique], et comment établir une force psychologique chez les soldats, comment s’armer face au traumatisme. J’ai aussi fait des films sur les soldats qui reviennent de la guerre avec des blessures très graves et la façon dont ils peuvent retrouver une vie normale. C’était des aspects de la guerre qui étaient assez peu discutés à l’époque. Maintenant on en parle beaucoup plus.

Ce qui est particulièrement appréciable dans Fort Bliss c’est que la place de la femme dans l’armée n’est jamais questionnée. Maggie (Michelle Monaghan) a un poste important mais ça ne pose aucun problème pour ses collègues masculins.

Le fait que ce soit une femme est important dans la sphère sociale et personnelle. C’est une mère qui laisse son enfant. Dès lors, est-ce qu’on la juge différemment d’un père qui quitte son enfant pour partir à la guerre, avons-nous des préjugés par rapport à ça ? Elle doit se prouver comme leader à l’armée. Il y a quelques scènes dans le film qui suggèrent qu’elle doit s’affirmer en tant que tel. Mais est-ce en tant que femme ou en tant que nouveau chef ? J’aime qu’elle ne soit pas une victime. Elle veut être dans ce milieu, elle y excelle. C’est vraiment au niveau de sa vie personnelle que son statut de femme est essentiel.

Ce personnage féminin est effectivement très professionnel. Une séquence d’ouverture n’est jamais anodine, et celle de votre film montre comment elle porte secours à un soldat avec une technique très éprouvée – même si on ne sait pas si celui-ci survit. On peut aussi penser à la scène où Maggie demande à être chronométrée lors d’un exercice pratique de sauvetage. Elle fait beaucoup penser aux personnages des films de Michael Mann par exemple ; pleinement accomplis dans leur métier, mais moins dans leur vie personnelle. Il existe chez eux comme chez Maggie un conflit  entre leur vie privée et professionnelle.

C’est intéressant. Je n’avais pas pensé à Michael Mann. Mais ce que vous dites sur le professionnalisme et le sens de la fierté qu’elle éprouve par rapport à son métier, c’est tout à fait ça. Je ne voulais pas la rendre trop parfaite, c’est pourquoi je ne souhaitais pas que l’on sache si le soldat était sauvé. Elle fait quelque chose à la fois très héroïque et très dangereux car elle met la vie des autres soldats en danger. J’aime que ce soit complexe, ambigu. Comme dans la séquence assez gaie où elle se rend au restaurant avec Luis (Manolo Cardona) et son enfant (Oakes Fegley). Elle boit beaucoup, elle flirte avec ce type mais devant son enfant. Je veux qu’on éprouve un peu de joie mais en même temps qu’on se demande si ce qu’elle fait est vraiment une bonne idée.

Quels sont les réalisateurs, les films qui vous ont influencée pour faire ce film ?

J’avais beaucoup d’influences dont Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1979) pour le côté émotionnel. J’avais toujours ce film en tête. Et aussi Démineurs (Kathryn Bigelow, 2009). Dans un certain sens, mon film est à l’opposé. Démineurs, c’est 90% à la guerre et 10% à la maison. Fort Bliss, c’est l’inverse, et avec une femme comme personnage principal. Mais les deux personnages ont en commun une vraie passion pour leur métier. Ils se sentent perdus et ne savent pas quoi faire d’eux-mêmes quand ils ne sont pas au travail. C’est une influence thématique.
J’avais aussi des influences visuelles. Les plus profondes pour moi, par exemple pour la séquence d’ouverture, étaient du photojournalisme. Parce que je n’avais vraiment vu aucun film qui traitait des blessures de combat et de la façon dont les médecins s’en occupent. J’avais fait des documentaires, j’avais entendu des histoires, vu des photos des médecins, des photos privées. Je me suis tournée vers des photojournalistes comme Adam Dean, Craig Winter, qui ont fait des séries formidables sur les combat medics.
Mais j’avais aussi en tête le cinéma des frères Dardenne. Certains de leurs films sont très forts mais jamais mélodramatiques. Enfin, les films que j’aime le plus ne le sont pas, ce ne sont pas des mélodrames. Ils filment des scènes vraiment rough, brutales. Les émotions ne sont pas beautify, ce n’est pas rendu joli. J’aime aussi beaucoup Blue Valentine (Derek Cianfrance, 2011), pour la façon très réaliste dont ont été tournées les scènes intimes. Mais aussi Tendre Bonheur (Bruce Beresford, 1983), pour son sens de la poésie et de l’espace. J’ai essayé de retrouver un peu cela dans certaines scènes.

Peut-on voir dans le choix de John Savage (qui joue le père de Maggie, ancien soldat blessé au front) un clin d’œil à Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978) ?

Bien sûr. Mon directeur de casting a eu cette idée. Dès l’instant où il m’a donné cette idée, je me suis dit que ce serait vraiment bien de voir John Savage jouer le père.

Vous avez travaillé sur La Ligne rouge (Terrence Malick, 1998). Quel a été votre rôle dans la création du film ?

C’est le premier film sur lequel j’ai travaillé. A l’époque, je travaillais dans une petite boîte de production et je me chargeais de développer les films. Terrence Malick n’avait pas fait de film depuis très longtemps à ce moment-là [ndlr, son précédent film, Les Moissons du Ciel, était sorti en 1978]. Il y a donc eu une très longue préparation. J’ai fait beaucoup de recherches sur la flore et la faune de Guadalcanal, sur les acteurs. J’ai voyagé à travers les Etats-Unis pour trouver des acteurs non-professionnels au fin fond de l’Arkansas, de l’Ohio, de l’Iowa. Malick voulait trouver de vrais soldats. Nous avions de grandes idées au départ, et évidemment les choses ont évolué. Mais son approche du film et la façon dont les producteurs voulaient développer ce projet, c’était fascinant. Je venais d’un cabinet d’avocats et je m’y suis dit que je n’y retournerai plus jamais, c’est fini ! Maintenant, c’est le cinéma et rien d’autre.

Donc votre envie de faire des films est née là ?

Oui. Enfin, j’ai toujours voulu raconter des histoires, devenir écrivain. J’ai d’ailleurs étudié la littérature comparée à l’université. Les histoires, les personnages m’ont toujours intéressée. Mais je pense que travailler sur un film est une chose vivante et collaborative, c’est vraiment passionnant.

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai deux projets. Je veux continuer à développer certaines choses. Je m’intéresse toujours aux films qui explorent l’idée de résilience, la qualité qui fait qu’une personne fait face à l’adversité et la surmonte. C’est une qualité que je trouve fascinante chez les gens et donc bien sûr chez les soldats. Dans leur cas, c’est un exemple extrême. Je m’intéresse à cette idée, à la façon dont on surmonte l’adversité et la difficulté, la perte de quelqu’un, l’échec professionnel. Je me pose alors la question : qu’est-ce qui fait qu’on est fort ou pas, qu’est-ce qui fait que ces choses nous détruisent ou pas.

On en revient à votre préférence pour la psychologie plutôt que pour la technique.

Tout à fait. Je suis en train de développer deux histoires complètement différentes. L’une est un conte de fées magic realist, une métaphore vraiment poussée. L’autre se déroule à Paris. Actuellement je fais un peu de recherches pour un scénario qui aura pour personnage central une femme.

Avez-vous vu Duckling, un épisode de la série télévisée Louie dans lequel Louis C.K. se rend en Afghanistan pour divertir les soldats ? Il retrouve un vrai canard que sa fille avait mis dans son sac. Pour le canard mais aussi pour son approche des rapports parent-enfant et le réalisme assez inédit de la vision des soldats, l’épisode nous a beaucoup fait penser à votre film.

Malheureusement je ne regarde pas cette série. Mais je sais qu’elle est disponible sur Netflix. Je le regarderai.

A propos du canard, il y a toujours des objets, des codes comme celui-ci dans votre film. Il se crée un nouveau langage. L’album avec les photos de ce canard ne fonctionne pas car l’enfant est devenu trop grand pour en rire. Puis Maggie a l’idée de lui montrer un camion. Ensuite il y les deux montres avec l’heure américaine et l’heure afghane. Le rapport de vos personnages à ce nouveau langage est très intelligent.

C’est une bonne observation. Je n’avais pas pensé aux trois objets ensemble. Mais c’est vrai que les personnages ont des objets. Je ne sais pas quel effet cela a sur le public mais pour moi l’idée que Maggie ait passé chaque semaine à prendre ces photos est forte. J’avais écrit au départ une scène où elle se prend en photo avec tous ses collègues et le canard. J’imaginais que toutes les semaines elle l’aurait posé quelque part et elle l’aurait pris en photo. On a fait plein de photos comme ça avec le canard. Le fait d’y penser chaque semaine était un effort immense.

C’est très triste lorsqu’elle montre l’album à son fils et qu’il l’envoie balader. En une seconde, c’est réglé.

Oui. J’ai une énorme sympathie pour elle.

Comment avez-vous choisi l’actrice ? Michelle Monaghan est extraordinaire. Etait-elle votre premier choix ?

Oui, c’est certainement l’une des actrices auxquelles je pensais depuis le début. Mais je n’étais pas sûre qu’elle ferait un film indépendant, de ce niveau. On a en effet tourné le film en vingt-et-un jours, on avait un tout petit budget. Et il s’est avéré qu’elle était très intéressée. Elle est mère elle aussi donc elle avait un lien, une affinité avec le personnage. Je la trouve très sympathique comme actrice – ce qui est bien car elle peut aussi être très dure. Elle a vraiment toutes les qualités que je cherchais.

Exactement. Elle est très belle, elle peut être féminine mais c’est un soldat. Elle véhicule une image de professionnelle, dans Fort Bliss, mais aussi dans M :I : 3 (J.J. Abrams, 2006) où elle joue encore une infirmière et parvient à sauver Tom Cruise, ce qui n'est pas rien ! Elle fait aussi penser à Linda Hamilton dans Terminator (James Cameron, 1984). C’est un personnage féminin très particulier.

Oui, elle a de la douceur et de la force en même temps.

Avez-vous bon espoir que Fort Bliss sorte un jour en France ?

Il n’y a pas de distributeur à l’heure actuelle et ça me rend très triste !

Avez-vous eu des contacts grâce au festival ?

J’espère qu’il y aura cette opportunité. On m’a dit qu’il y avait peut-être une possibilité mais, pour l’instant, je ne sais pas grand chose. J’espère très fort que le film trouvera un distributeur en France.

Propos recueillis par Chloé Beaumont et Cédric Bouchoucha, le 14 Juin 2014 à Paris.
Nous remercions Léa Picot et Chantal Lian, pour avoir rendu possible cet entretien, et bien évidemment Claudia Myers pour sa disponibilité.




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