Feux Croisés
Lundi 8 Avril 2013
Dossiers

Freaks and Geeks : Devenir adulte




Freaks & Geeks
Freaks & Geeks
Carded and discarded, l'épisode 7 de la première et unique saison de Freaks & Geeks, est le premier de la série à avoir été à la fois réalisé et écrit par Judd Apatow. Parce qu'il nous fallait bien une porte d'entrée et en vertu d'une politique des auteurs un peu facile, partons de celui-ci pour évoquer cette série majeure qu'est Freaks & Geeks. Arrêtée en 2000 après seulement une saison de dix-huit épisodes, la série a depuis acquis un statut « culte » amplement mérité, tant est fort et juste le portrait qu'elle fait de l'adolescence ; et tant elle se distingue parmi la masse des « teen series » qui lui succéderont, tout en en ayant clairement influencé plus d'une. Dans ses films, Apatow n'a de cesse de mettre en scène des personnages en crise, s'interrogeant sur la manière de mener leur vie, quoi donc de mieux pour inaugurer ce grand thème de son œuvre qu'une série consacrée à l'adolescence ? Freaks & Geeks, d'abord, dépeint à merveille l'univers des lycées américains que l'on connaît bien depuis les admirables teen movies de John Hughes, ce monde où se croisent diverses tribus plus ou moins populaires, des jocks aux cheerleaders en passant par ceux qui intéressent manifestement plus Apatow et le créateur de la série, Paul Feig  : les freaks et les geeks, on l'aura deviné, plus en marge, moins straight, incarnant plus pleinement la crise (dans son beau sens de moment décisif et périlleux) d'adolescence.

Il s'agit pour chacun de choisir sa bande. Lindsay Weir, le personnage central, à la suite de la mort de sa grand-mère, s'interroge sur elle-même et cherche à se débarrasser de son image d'élève modèle en commençant à fréquenter, non sans heurts, les freaks du lycée. Son frère Sam, de son côté, évolue dans une groupe d'amis clairement geeks qui, bien qu'attachés à leur univers, cherchent à élargir leurs horizons. Dans Carded and discarded, c'est sur Maureen, nouvelle arrivée au lycée, qu'ils jettent leur dévolu. Cette jolie fille devient contre toutes (leurs) attentes, leur amie. Bouleversants Sam, Bill et Neal qui passent tout l'épisode à craindre ce qui, fatalement, finira par arriver : Maureen s'éloignera d'eux et se mettra à fréquenter les cheerleaders, ses alliées naturelles. Non sans s'être révélée plus drôle et plus étonnante que prévue lors de la soirée qui marque sa sortie de la vie des geeks. Choisir sa bande, certes, mais pas définitivement, pas exclusivement : l'évolution des personnages au long de la série montrera que les tribus ne sont pas si fermées les unes aux autres, qu'une cheerleader peut sortir avec un geek (et que celui peut même décider, comble du comble, de rompre avec cette fille pourtant a priori out of his league) et qu'un bad boy peut prendre plaisir à une partie de « Donjons et dragons ».

Le grand sujet de toute fiction sur l'adolescence, c'est bien évidemment le passage à l'âge adulte. Que faire de ma vie ? Vais-je aller à l'université ? Vais-je quitter ma ville natale ? Dans quels projets de vie absolument flippants vais-je m'engager ? « Every old person thinks they're so smart! » se lamente Daniel (James Franco). Qu'est-ce que les grandes personnes ont compris ou croient avoir compris de plus ? Là encore, l'état de confusion et de panique diffuse qui caractérise les ados confrontés à la perspective de leur vie après le lycée est parfaitement décrit dans la série, avec le sérieux qu'il mérite (la série n'oublie jamais d'être drôle, mais n'en fait pas une priorité absolue). Ce qu'illustre la chanson d'Alice Cooper, que le conseiller d'orientation baba cool du lycée McKinley chante à la brande des freaks, à la fois consternée et vaguement touchée  : « I'm eighteen, I get confused every day, eighteen, I just don't know what to say, eighteen, I gotta get away ». Les atermoiements et états d'âme des freaks et des geeks sont moins agressifs, plus clairement existentiels, que ceux des ados obsédés de Superbad, autre grande fiction sur l'adolescence produite par Apatow. Premiers amours, relations familiales, positionnement délicat dans la « société » lycéenne, difficultés scolaires, désirs d'émancipation... Freaks & Geeks se présente comme une chronique au long cours, tranquille, des arrangements et négociations ordinaires des personnages avec leur entourage et leur monde – monde quotidien connu et « monde » quelque peu effrayant qui reste à découvrir.


Choisir ses pairs pour le présent, donc, et choisir sa voie pour l'avenir. Ces deux choix sont toujours intimement et subtilement liés dans la série, ce qu'illustrent parfaitement dans Carded and discarded les conversations de Lindsay avec le même conseiller d'orientation sympa mais un peu lourd : « tu n'en pas l'un d'eux, tu es d'une autre race […] si tu continues comme ça, les universités ne voudront pas de toi » « c'est peut-être moi qui ne veut pas d'elles ». Et Lindsay de citer naïvement de grands hommes qui n'ont pas fait l'université. Le mec qui bosse à la station d'essence, non plus, lui réplique-t-on. Freaks & Geeks, tout en prenant clairement le parti de ses adolescents qui craignent et refusent de se laisser couler sans rien dire dans le moule de l'âge adulte, n'oublie pas de faire des adultes un portrait tout aussi bienveillant, en même temps que lucide.

Apatow fait la chronique la plus belle et la plus juste qui soit de l'adolescence, âge de la découverte des possibles et des impossibles, âge des premiers choix vraiment décisifs, ceux qui engagent l'existence entière. Cet âge, il le décrit à la manière «  perfectionniste  », cette façon éthique que le philosophe Stanley Cavell considère comme intrinsèquement américaine. Le perfectionnisme moral suppose que le bonheur ne nous est pas d'emblée facile, qu'il se conquiert. L'éthique du perfectionnisme part d'un sentiment, celui que ma vie, mes rapports avec autrui et avec le monde, doivent changer, comme c'est le cas de Lindsay au début de Freaks & Geeks. Il s'agit pour le sujet de ne cesser de se demander  : « est-ce que je vis comme je devrais vivre ? ». Le perfectionnisme appelle les individus à s'engager sur la voie de la réconciliation avec eux-mêmes, comme possible définition du bonheur. C'est par exemple, dans Disco and dragons, le dernier épisode de la série, Nick trouvant de la joie dans le disco autrefois honni, ou Lindsay descendant du bus in extremis, préférant le Grateful Dead à l'université du Michigan. 

Le perfectionnisme ne suppose pourtant aucunement qu'il existe un état définitif de perfection. Au contraire, le moi n'atteint jamais un état final qui serait un accomplissement total ; le sujet cherche à faire mieux, sans jamais être certain de faire véritablement bien. Le moi du perfectionnisme est toujours en mouvement, c'est « un cheminement qui nous fait passer non pas du mal au bien, de l'injuste au juste, mais de la confusion et de la crispation à la connaissance de soi et à la sociabilité » (in Philosophie des salles obscures). C'est ce que parvienne à faire, tant bien que mal et de manière certes très fragile, les personnages de Freaks & Geeks au moment où se clôt la série. De là à faire d'Apatow un héritier d'Emerson (inventeur du perfectionnisme selon Cavell), il n'y a qu'un pas que nous nous faisons un plaisir de franchir. Pour Cavell, le perfectionnisme est une « tonalité » que le cinéma est, de tous les arts, le plus à même d'exprimer. En ce sens les questionnements sur le passage à l'âge adulte qui, même pour des personnages qui sont de fait sortis depuis un bon moment de l'adolescence, traversent le cinéma d'Apatow font écho aux trajets perfectionnistes qu'affectionnent Cavell. On n'en a jamais fini de devenir adulte, c'est-à-dire de se trouver soi-même, et cette quête jamais achevée est la trame même de nos vies.




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