Feux Croisés
Dimanche 2 Décembre 2012
Festival des Trois Continents 2012

Germania : principio y fin


En 2010, Germania incarnait encore la promesse d’un film, à l’instar des cinq autres projets sélectionnés dans le cadre de l’Atelier Produire au Sud. Deux ans plus tard, son réalisateur Maximiliano Schonfeld revient à Nantes pour une double ovation : il est membre du Jury et Germania fait partie des neuf films sélectionnés Hors Compétition. Bien des remous ont retardé la production de ce premier long-métrage porté pendant cinq ans. Ce tour du monde en sept-cents jours ne constitue donc pas un retour à la case départ mais plutôt un pas vers l’envol. Un tour du globe et les mots se muent en images ; drôle de parcours pour un réalisateur dont les intérêts cinématographiques s’ancrent là où il a toujours vécu, à Crespo, dans la province de l’Entre Rios. Entre une dernière présentation de Germania, une séance de la compétition et un verre de délibération avec le jury, Maximiliano Schonfeld se prête à l’entretien avec une humanité déconcertante, dans un anglais qu’il juge maladroit mais qui se révèle surtout généreux d’images.



Photographie d'Elena Erhel.
Photographie d'Elena Erhel.
À l’heure où Germania était encore un scénario, il a voyagé à l’Atelier Produire au Sud à Nantes, à l’Hubert Bals Fund à Rotterdam… Pour ne finalement pas bénéficier de coproduction internationale mais du soutien de l’INCAA et l’Instituto Audiovisual de Entre Rios. Et la première a eu lieu au BAFICI. Pourriez-vous nous parler de la genèse de production de votre projet ?

Maximiliano Schonfeld : La production de Germania a effectivement été très étrange… Au départ, j’étais vraiment seul. J’ai envoyé mon projet à différents instituts susceptibles de me soutenir, partout dans le monde. Il y avait notamment Hubert Bals Fund (Rotterdam), World Cinema Fund (Berlin), Fonds Sud… Je pensais que tout serait simple : mon projet était de tourner là où je vis, avec les gens que je connais. Je l’ai envoyé à un laboratoire d’Amérique Latine, où des réalisateurs travaillent avec des producteurs pendant une semaine. C’est ainsi que j’ai rencontré Rodrigo Moreno qui m’a dit que Germania avait un beau potentiel et qu’il devait obtenir des fonds. Je me suis dit : « Ok Maxi, tu as de belles perspectives devant toi ! ». J’ai ensuite rencontré deux producteurs qui ont envoyé le projet de Germania à plusieurs résidences, ateliers, laboratoires… Je n’ai d’abord eu aucune réponse. Tout était bloqué en attendant et il fallait s’y faire. J’ai reçu un appel de Rizoma Films, qui est une société de production très importante en Argentine. « Maxi ! Nous sommes intéressés par le projet… » Je suis reparti à zéro avec eux. À nouveau, il était question de chercher des fonds, des coproductions, notamment en Allemagne et aux Pays-Bas. Toujours rien… À chaque fois, les personnes que nous rencontrions étaient intriguées par le sujet, le fait qu’il y ait des Allemands dans le Nord de l’Argentine… Elles trouvaient que cela ressemblait trop au film de Carlos Reygadas (Lumière silencieuse (2007)).  Elles ne comprenaient pas que je parle du lieu que je connais le mieux au monde, ils pensaient que c’était une copie. Les choses se sont arrangées avec l’obtention du fonds Hubert Bals. C’est alors que l’équipe de Pasto Films, une production indépendante liée à Rizoma Films, a poursuivi le travail à mes côtés. Les choses s’éclairaient pour moi mais c’était encore un recommencement ! Cela faisait déjà cinq ans que je portais Germania en moi. À un moment, je leur ai dit : « Écoutez, nous avons 10 000$, c’est assez pour que je tourne avec. J’ai besoin de faire le film maintenant. » L’aide de l’Institut d’Entre Rios et de l’INCAA est arrivée pendant le tournage. Nous avions pris le risque de tourner sans. Et nous avons pu investir la majeure partie de cet argent pour soigner la postproduction, ce qui était tout aussi important. Nous avons pu finir le film dans de très bonnes conditions matérielles. Le mixage s’est fait dans un studio très prestigieux ! C’est seulement lorsque j’ai reçu le Prix Spécial du Jury au BAFICI que j’ai eu la sensation d’avoir fini mon film… Il y a un moment où j’ai cru ne jamais arriver au bout. D’autant plus que quelque chose de terrible est arrivé au milieu de ce long processus. L’acteur de mes courts-métrages, Miguel, qui devait tenir le rôle principal, est décédé accidentellement. Dans la production cinématographique, le temps est particulièrement cruel. L’unicité de temps sur l’écran est le fin mot d’un processus qui s’étire sur plusieurs années.

La diffusion de Germania dans de nombreux festivals vous aidera-t-elle à ce que votre film soit bien accueilli par le public argentin ?

M.S. : Le public argentin ne fait pas preuve d’un engouement particulier pour les films d’auteur… Parmi les festivals européens, seul celui de Cannes offre une cote aux films et peut avoir un impact. En Amérique Latine, le BAFICI est très réputé et j’espère que le fait que Germania y ait été sélectionné m’aidera. Je reste assez perplexe quant aux sélections en festival… Hubert Bals Fund m’avait aidé mais le festival de Rotterdam m’a réservé un accueil mitigé et le film n’y sera pas montré. Alors que j’ai été très bien reçu dans deux festivals aux Etats-Unis ! 

Avant Germania, vous aviez déjà réalisé trois courts-métrages, Esnorquel, Entreluces et Invernario. Aviez-vous tourné dans la même région ?

M.S. : Oui, absolument ! Cela a été essentiel pour moi, lors de l’écriture et du tournage, de connaître aussi bien le lieu. J’ai gagné du temps lors du tournage car je savais exactement ce que je voulais. En fait, mon premier long-métrage est la continuité directe de mes courts-métrages. Je me demande désormais si je pourrais filmer un autre endroit que celui dont je viens. Il y a peu de temps, je suis allé tourner des images en Patagonie. Mais quelque chose n’allait pas, il n’y avait pas d’adéquation directe entre ce que je voyais et ce qui était cadré. Cela prend du temps de trouver la manière la plus juste et personnelle possible de restituer un lieu. 

Germania et Beauty sont les seuls films argentins de la Sélection Officielle. Tous deux sont des premiers longs-métrages, ils ont été tournés hors de Buenos Aires, s’ancrent dans le quotidien d’une communauté et reposent sur un travail documentaire de longue haleine. Est-ce un hasard ou des faits révélateurs de la recherche d’une nouvelle voie par le jeune cinéma argentin ?

M.S. : Je crois que les jeunes réalisateurs ressentent actuellement le besoin de sortir de Buenos Aires, de se trouver au-delà de ce qu’on attend d’eux, c’est-à-dire des films à la mode de la capitale. J’ai fait mes études à Cordoba avant de les poursuivre à Buenos Aires. Je vis désormais entre Buenos Aires et Entre Rios. En ce qui concerne le choix de s’attacher à des communautés, je pense qu’il est lié au fait que ce sera une constante dans l’Histoire de l’Argentine. On le ressent d’autant plus fortement quand on est originaire du Nord, comme il en est pour Daniela (Seggiaro) et moi. C’est à la fois un fait qui divise et enrichit l’histoire collective de l’Argentine. C’est un point qui est majeur dans la politique de notre pays et il faut qu’il soit soulevé autrement que par les médias traditionnels. C’est peut-être une explication à ce concours de circonstance !

Pour vous, est-ce que cela change quelque chose de diriger vos acteurs en allemand ou en espagnol ?

M.S. : Pour moi, cela ne changeait vraiment rien dans la mesure où tous les personnages ne sont pas des acteurs ! Tous les lieux et les personnes filmés sont réels. Le jour, Lucas travaillait vraiment la terre ! C’est de là que vient le versant documentaire de Germania : il n’y a aucun acteur professionnel. Nous avons travaillé ensemble régulièrement pendant deux ans, tout le monde était prêt et soudé. Margarita Greifenstein ne prononce pas un mot d’espagnol pendant le film mais elle savait que c’était son rôle. 
Germania, Maximiliano Schonfeld, 2012
Germania, Maximiliano Schonfeld, 2012

Quelle a été la scène la plus difficile à tourner ? La plus complexe à monter ?

M.S. : Il n’y a pas eu de difficulté réelle au tournage. Comme je vous le disais, tout le monde était prêt ! Le plus difficile a indéniablement été de trouver des financements, de préparer le film sans être certain des moyens à disposition. Une fois qu’on était dedans, rien de pire ne pouvait nous arriver. Le film a effectivement été tourné en onze jours. Le premier montage a duré trois semaines. Tout coulait…

La première et la dernière images de Germania sont particulièrement fortes. Le film s’ouvre sur le groupe de jeunes qui joue derrière les herbes hautes. Derrière elles, les jeunes gens ne cessent d’apparaître et de disparaitre. La présence physique est d’emblée annoncée comme impossible. En termes de composition, le dernier plan est identique au deuxième : l’entrée extérieure de la maison est cadrée de côté, le lieu semble inhabité. Le chien que la famille a cherché à abandonner plusieurs fois surgit dans le plan. La maison demeure nimbée de la lumière matinale encore quelques secondes. Et l’on comprend dans cet intermède, entre le mouvement improvisé du chien et l’immobilité délibérée du cadre, que le départ n’est plus un projet ; il a eu lieu alors que l’on ne s’y attendait plus. Aviez-vous envisagé cette première et cette dernière images dès l’écriture ? Sont-ce des éléments qui se trouvent au tournage ou au montage ? 

M.S. : Tout était là dès l’écriture… Sauf la fin. Dans le scénario, le film se finissait quelques pages plus tard. On retrouvait Brenda et Lucas, il y avait encore des dialogues. En filmant le plan dont vous parlez, j’ai senti que c’était le dernier. C’était autant une histoire d’intuition que de certitude. En voyant ce plan, en l’éprouvant en direct, l’évidence que le film devait se finir ainsi a surgi. Ce jour-là, mon producteur m’a appelé et m’a dit « Maxi ! Tu tournes la fin demain ? Tout se passe bien ? ». Quand je lui ai dit que la fin était dans la boîte, il ne m’a ni cru ni compris. Avant d’arriver en montage, il n’était pas rassuré. Cela faisait longtemps que nous travaillions sur Germania, personne ne pouvait se douter de ce revirement. Je continue à considérer cette fin comme celle de mon film !  De manière générale, je voulais filmer un voyage intérieur. C’est la potentialité du déplacement qui m’intéresse, pas le fait de le montrer. 

Vous travaillez beaucoup la profondeur de champ, les lignes de fuite, sans sombrer dans un esthétisme vain, notamment parce que vous prenez le parti de rester à hauteur de la matière. Pouvez-vous nous parler du travail avec votre chef opératrice, Soledad Rodriguez ?

M.S. : Nous avons eu une excellente relation de travail. C’était déjà le cas lors de nos collaborations précédentes, sur une série pour la télévision (ndlr : Ander Egg). En fait, j’ai été obligé de tourner des séries pour des raisons complexes, bureaucratiques, liées à l’INCAA. Cela me permettait de prouver mon expérience afin d’obtenir des fonds pour d’autres projets. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Soledad. Elle n’avait pas travaillé sur mes précédents courts-métrages. Elle est arrivée quatre jours avant le tournage sans connaître les lieux. Je savais exactement ce que je voulais filmer, j’avais fait les repérages en même temps que j’écrivais. Son regard neuf a été une manière de transcender mes désirs d’image. Et autre chose de capital, nous étions toujours d’accord sur la distance à avoir avec les personnages. C’est une affaire de respect et d’aisance sur le tournage. 

Lucrecia Martel et Pablo Trapero sont passés par l’Atelier Produire au Sud il y a respectivement onze et dix ans. Aujourd’hui, ils sont deux des noms les plus connus du cinéma argentin en France. Que pensez-vous de leur cinéma ? De manière générale, quels sont les réalisateurs argentins contemporains dont le travail vous intéresse ?

M.S. : Ah, Lucrecia Martel… Ce qu’elle fait est absolument magique ! Je la considère comme la Maradona du cinéma ! Parmi les cinéastes de cette nouvelle génération que je trouve intéressants, j’aimerais citer Lisandro Alonso et Santiago Loza. Par contre, je n’aime pas beaucoup le cinéma de Pablo Trapero. Je le trouve opportuniste. Cela se manifeste rien que dans le choix de ses sujets ; il passe d’un milieu à un autre sans être mu par une raison précise. Je trouve que c’est le cas de Leonera (2008). J’ai l’impression qu’il s’est posé à une table, qu’il s’est dit « et si je faisais un film qui se passe dans une prison ? » et qu’il a essayé de gagner son pari. Il tente de réaliser des films qui soient à la fois artistiques et commerciaux sans qu’il y ait de force unificatrice. De mon point de vue, Pablo Trapero est un bon producteur mais ses films ne me touchent pas. Il s’apprête actuellement à tourner en Inde…

Una ultima palabra ?

M.S. : Je me réjouis de l’énergie positive du Festival et je suis ravi de voir autant de films intéressants en tant que jury !


Propos recueillis en anglais par Claire Allouche à Nantes le 25 Novembre 2012.

Un remerciement enthousiaste à Maximiliano Schonfeld pour son énergie communicative et sa disponibilité.
Remerciements particuliers à l’égard de Sandrine Bernier, Guillaume Mainguet Elena Erhel et Victoire Joliff. 


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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