Feux Croisés
Lundi 16 Mars 2015
Dossiers

Horizons perdus

A propos du Solitaire (1981)




Le Solitaire (Thief), premier film de Michael Mann, concentre l’essentiel de son œuvre : un homme est expert dans son travail mais il échoue dans sa vie personnelle, amoureuse, familiale. L’œuvre schématise les futurs thèmes fétiches du cinéaste (car plus explicite et moins contemplative que les suivantes) en même temps qu’elle anticipe une vision du couple toujours fataliste. Il suffit d’isoler trois séquences du film pour cibler les enjeux formels de cette entité.
Photogramme 1
Photogramme 1

Photogramme 2
Photogramme 2
La scène de séduction particulière entre Frank (James Cann) et Jessie (Tuesday Weld) développe un élément révélateur des évolutions de leur relation : l’arrière-plan ou l’horizon. Ici, l’étrange configuration du décor est telle (une restaurant au-dessus d’une route - cf. photogramme 1) que l’instant semble suspendu aux paroles d’un homme (confiant, se confiant) et d’une femme (dans le doute, sous le charme). Tandis que le temps file sous leurs pieds, il est arrêté, comme pour laisser le temps de la réflexion sur une possible vie de famille. L’enjeu n’est pas simplement de tomber amoureux (comme le voudrait un rencard) mais de s’engager. Chez Mann, le temps presse. Parce que la profession de voleur de Frank met sa vie en danger, parce qu’il a perdu onze ans de sa vie derrière les barreaux, il doit vivre vite. La séduction n’est que négociation et pourtant, l’évidence du couple saute aux yeux. Cet instant de la vie de couple qui voudrait que chaque individu se mette en valeur est ici remplacé par une mise à nu littérale. Lorsque Frank enlève sa veste, il raconte ces années de prison. Son attitude change, le jeu de Caan aussi. Son regard évite celui de Jessie mais celle-ci est toute ouïe, elle ne cesse de le regarder, enlève elle aussi son manteau. C’est avec subtilité que Mann insiste sur l’urgence de fonder une famille : la lumière des phares des voitures éclaire les visages des deux personnages. Ces lumières bleutées sont autant d’appels (de phares) pour la constitution de ce couple, vitale pour Frank. Un collage, fait par Frank en prison, illustre tous ses objectifs de vie mais aussi tous ses espoirs (forcément déçus). Cette illustration concrète de la volonté d’avoir une vie normale permet à Mann de filmer un geste hautement symbolique : les deux mains sont liées au-dessus du collage. Les champs-contrechamps qui constituaient l’essentiel de la mise en scène de la séquence laissent place à un gros plan (cf. photogramme 2) qui scelle le destin de Frank et Jessie mais annonce aussi une quête difficile. Le plan suivant montre Frank téléphonant pour confirmer sa participation à un casse. Mais l’action est secondaire. L’arrière-plan boucle la symbolique de la route comme temps qui passe puisque Frank reprend sa route après avoir suspendu le temps, le temps de convaincre sa future femme, de se convaincre qu’une vie normale est possible.

Photogramme 3
Photogramme 3
Mais si l’expertise professionnelle est confirmée, la vie personnelle est bloquée. La stérilité de Jessie les conduit à adopter un enfant donc à consulter une assistante sociale. Le rendez-vous a lieu dans un open space dont les cloisons de verre constituent l’élément principal du décor (cf. photogramme 3). Evident symbole des barrières sociales, c’est ce qui se joue dans cet espace, derrière les personnages, qui interroge la possibilité d’une vie familiale. La routine (des employés, des autres parents…) en exercice dans ce lieu de travail est la normalité (Jessie en parlait plus tôt : « My life is very ordinary, very boring, which is good because it’s solid » - « Ma vie est très banale, très ennuyeuse, ce qui est bien car c’est solide ») qu’ils recherchent mais que leur passé ne leur permet pas de vivre. Une fois revenus chez eux, un travelling arrière révèle le couple seul, enlacé, dans un espace trop grand pour eux, pourtant prêt à accueillir un enfant (cf. photogramme 4). 

Photogramme 4
Photogramme 4

Photogramme 5
Photogramme 5

Photogramme 6
Photogramme 6
Ce plan trouve son exact opposé après le braquage, sur la plage où le couple passe quelques jours de vacances en compagnie de leur fils récemment « acquis ». Pour la seconde fois, Mann crée une temporalité spécifique au couple. Frank regarde son fils et son épouse. Ceux-ci sont isolés dans un plan ralenti. L’image est idyllique et sacralisée, immortalisée par cet effet de montage. La luminosité d’une telle scène de bonheur contraste avec le reste du film, la plupart du temps plongé dans l’obscurité. Mais le plan qui nous intéresse est celui qui conclut la séquence. Au travelling arrière, synonyme de solitude, répond un travelling avant sur la nouvelle famille, dont la blancheur immaculée des vêtements donnerait presque un aspect christique (cf. photogramme 5). Mais la caméra ne vient pas se fixer sur les personnages mais sur l’océan et ses vagues qui se cachent derrière eux (cf. photogramme 6). Mann insiste sur l’opacité et le mystère d’un tel élément. Si la rivière est une métaphore idéalement cinématographique du temps qui passe, l’océan figure un futur incertain. L’horizon est menaçant, l’idyllique est éphémère et le bonheur familial toujours impossible chez Michael Mann. L’horizon funeste aura en effet raison du couple puisque Jessie et son fils devront fuir pour survivre. Ce mouvement de caméra dévoile toute la complexité de l’étude du couple chez le cinéaste. Attiré par et voulant attirer avec des histoires de gangsters, il place pourtant le couple au centre de son œuvre. Au final, du Solitaire à Public Enemies en passant par Miami Vice, l’homme « mannien » est toujours séparé de sa compagne. Exception faite d’Hacker, qui marque une évolution majeure dans la filmographie de Mann, où le crime, parce que, dématérialisé et mondialisé, n’est pas suffisant pour mettre fin au couple, qui fuit pour une fois ensemble.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


A lire également
< >

Lundi 16 Mars 2015 - 13:07 Dossier Michael Mann

Lundi 16 Mars 2015 - 09:15 Chaos discret