Feux Croisés
Lundi 22 Octobre 2012
Dossiers

How Greene was my villain

À propos de Mathieu Amalric dans Quantum Of Solace (2008) de Marc Foster




How Greene was my villain
Plongée sur une main crispée noyant un tampon dans une encre bleu Klein. Tache verticale qui se fond dans une immensité sablonneuse de Bolivie. Naissance et mort d’un « méchant de James Bond » : enchanté, Dominic Greene.

Du gros plan emmurant à l’abandon par le plan d’ensemble ; de Haïti en Bolivie… Dominic Greene est avant tout un catalyseur,  la pièce de l’engrenage nécessaire à mobiliser l’agent 007 du début à la fin.
Du gros plan emmurant à l’abandon par le plan d’ensemble ; de Haïti en Bolivie… Dominic Greene est avant tout un catalyseur, la pièce de l’engrenage nécessaire à mobiliser l’agent 007 du début à la fin.

How Greene was my villain
« Méchant », Mathieu Amalric connaît déjà. En 2008, il incarne François Besse aux côtés du Mesrine de Jean-François Richet. Le voilà déjà loin de Paul Dédalus (Comment je me suis disputé…) ou encore d’Ismaël Vuillard (Rois et reine). Oui, mais  cette fois-ci, il s’agit d’interpréter un « méchant à particule ». Quand on porte l’étiquette du « méchant de James Bond », on a conscience que l’on tient le rôle principal puisque tout se joue ici par antagonisme.

Vingt-deuxième aventure de James Bond, Quantum of Solace est aussi et surtout le deuxième épisode de jeunesse de ce dernier. Il suffit de faire un petit pas acrobatique pour passer de Casino Royale (2006) à Quantum of Solace : pas de béance temporelle mais une continuité revendiquée. La vengeance liée au premier opus porte Bond de bout en bout dans le second. Alors, face à une telle urgence, le méchant doit être plus qu’un méchant : un personnage pivot, une plateforme à visage humain, bref, un beau prétexte scénaristique pour que le spectateur lui aussi gagne du temps. Ne nous méprenons pas, c’est bien le Général Medrano qui prête ses traits au « méchant traditionnel » : une volonté de renverser l’ordre politique en Bolivie, un passé d’hyperviolence dont Camille (Olga Kurylenko) est la survivante enragée… Dominic Greene arrondit presque les angles : il permet à Camille de mener sa vengeance à terme et à James Bond de démanteler le Quantum. Autant dire que Greene serait presque du côté des héros. 

La fausse douceur du méchant face à la violence sans compromis de la James Bond girl.
La fausse douceur du méchant face à la violence sans compromis de la James Bond girl.
C’est là toute l’ambigüité et la modernité du personnage. Succédant à Madds Mikkelsen, un « Chiffre » particulièrement sophistiqué, Mathieu Amalric joue l’horreur dans ce qu’elle a de plus brut, c’est-à-dire l’imprévisibilité qui ne peut se masquer sous aucun artifice. Aviez-vous déjà vu un « méchant de James Bond » porter des chemises de touriste ? Aviez-vous déjà vu un « méchant de James Bond » manger une pomme en pleine élaboration d’un putsch ?  

How Greene was my villain
« What could be a villain today? Maybe it's somebody who you don't guess is a villain immediately. They are just like wallpaper. You don't know where the threat can come from. » disait Mathieu Amalric dans une interview du Guardian en mai 2008. En effet, Dominic Green n’est pas un homme d’action et la scène qui l’oppose à James Bond nous montre bien que sa maladresse est sans doute plus dangereuse que la maîtrise de tous les calibres par l’agent 007. Si les plans machiavéliques de Greene nous sont exposés, il demeure cependant un personnage intérieur. Marc Foster dit avoir choisi Mathieu Amalric pour son regard et ce sur quoi il insiste bien plus que la singularité de sa voix. « Ma peur était d’autant plus grande que Marc Forster m’avait simplement dit que mes yeux suffisaient, je n’aurai pas de cicatrices, de marque particulière, de béquilles, rien. Juste ma gueule. » Amalric se rassure toutefois en avouant s’être davantage inspiré de Nicolas Sarkozy que de lui-même ; c’est une manière comme une autre de lire le scénario.

Langue étrangère en bouche, Mathieu Amalric ne se prête pas aux frasques d’un dandy beau parleur. Nombreux sont les plans de coupe, notamment lors de la discussion à l’hôtel avec le général Medrano, où il nous apparaît à la fois impuissant par sa stature physique et dominateur par la flamme qui anime son regard. La faiblesse apparente est force latente ; alors que l’exhibition des atouts de James Bond l’amène tardivement à la victoire. Le duo Dominic Green – James Bond évolue autour de ce noyau de gravitation jusqu’à l’ultime vacillement : Bond sait se battre et a une voiture à sa disposition. Cela lui suffit à anéantir Dominic Green.

How Greene was my villain
« We own whatever we find » proclame Greene à Haïti. En se cachant derrière l’écologie, l’arborescence pacifique, c’est du désert dont il rêve. Plus que le pouvoir, plus que l’argent, Greene est à la recherche de l’incommensurable. Il désire l’anti-quantum par excellence, pour en revenir à la définition physicienne qui fait office de titre du film. L’espace, Greene semble d’ailleurs y être soustrait. Amalric est loin d’être le premier Français à s’opposer à l’agent 007 : pensons à Michael Lonsdale dans Moonraker (1979) ou encore Louis Jourdan dans Octopussy (1983). Greene n’a pourtant pas de nationalité propre. Il ne vient de nulle part et peut donc s’approprier n’importe quelle parcelle de terre.

Une fin qui pourrait faire office d’introduction à « un contre Punishment-Park » où l’excès de libéralisme, monnayant écologie contre dictature, serait puni. Le lieu de mort de Dominic Green sonne d’ailleurs comme un comble : lui qui se cachait derrière la protection d’une flore libre et abondante subit une mise à nue littérale.
Une fin qui pourrait faire office d’introduction à « un contre Punishment-Park » où l’excès de libéralisme, monnayant écologie contre dictature, serait puni. Le lieu de mort de Dominic Green sonne d’ailleurs comme un comble : lui qui se cachait derrière la protection d’une flore libre et abondante subit une mise à nue littérale.

La modernité du personnage de Dominic Greene s’observe néanmoins en filigrane ; Marc Foster se focalise évidemment sur James Bond, bien plus fade que dans Casino Royale en raison du manque d’originalité des situations dans lesquelles il est placé (un peu de voiture, un peu de combat et deux belles filles…). Autant dire qu’un bon méchant ne suffit pas à faire un bon James Bond… Et que l’on a davantage de plans à son actif lorsqu’on se nomme Green(e) Eva que Dominic. 

Greene, se rêvait écorce du monde et finit nimbé par la poussière qu’il constituera bientôt. Lointain reflet dans le rétroviseur de James Bond, « le méchant » revient dans notre réalité. L’arrivisme n’est pas qu’un objet d’étude cinématographique…
Greene, se rêvait écorce du monde et finit nimbé par la poussière qu’il constituera bientôt. Lointain reflet dans le rétroviseur de James Bond, « le méchant » revient dans notre réalité. L’arrivisme n’est pas qu’un objet d’étude cinématographique…

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Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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