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Lundi 16 Mars 2015
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Rémy Russotto

Hyper-sentimentalité de Michael Mann : The Jericho Mile




Hyper-sentimentalité de Michael Mann : The Jericho Mile
Les films sont des prisons. Des objets animés par des personnages vivant à l’intérieur d’environnements bouclés. Englués dans des scénarios dont ils n’ont rien à faire, mais avec lesquels ils doivent vivre. Idem pour le spectateur qui choisit de les regarder. Comment en sortir? Voilà la question qu’un personnage doué de conscience peut se poser, comme tout spectateur.  Les séries dessinent cette question avec force puisque leur temps est carcéral. Regarder une série prend du temps. Aussi les personnages y sont coincés pendant longtemps. Souvent l’élégance, ou l’absence d’élégance, avec laquelle les séries règlent la question carcérale « comment en sortir » déterminera leur grandeur. Les films de prison prennent aussi cette situation à la lettre. Les films de prison sont donc souvent des films d’évasion. Le premier film de Michael Mann est un film de prison mais il n’est pas un film d’évasion : The Jericho Mile (1979). Jamais le héros, Murphy, ne tentera d’en sortir. Mieux, il n’en sortira pas car il tente d’y rester. Puisque le film exige que Murphy y reste à perpétuité (au gré de la volonté du spectateur qui touche sur la touche play), Murphy en profitera comme tous les héros de Mann. Plus précisément, il utilisera sa condition carcérale à son avantage. Il sait que les murs ne signifient rien dans la mesure où d’autres murs règnent dehors. Mais les murs de la prison ont le mérite d’être clairs. Ils sont visibles à l’écran, contrairement à d’autres murs. Il prendra donc avantage de cette visibilité (il est visiblement prisonnier et il ne peut échapper à sa condition carcérale). Pour ce faire, il déploiera une stratégie géographique : redessiner une carte lui permettant de prendre l’exacte mesure de sa condition carcérale et d’en éprouver personnellement les effets. Plutôt que de s’évader (pour retrouver d’autres murs dehors), il redessine à l’intérieur des murs de la prison une zone qui réplique l’enfermement. Il se met à courir en boucle à l’intérieur de la prison. Cette boucle double l’enfermement carcéral entraînant deux conséquences : en le doublant, elle l’annule (les murs perdent leur poids symbolique et sont rendus à leur nature de simulacre) et, en le doublant, la boucle devient l’opération de Murphy. Son jeu, sa zone, là où il prend le contrôle. Il se débarrasse de la règle du jeu carcérale et en déploie une nouvelle.  Il ne court pas pour oublier sa condition mais pour en mesurer l’étendue, et cette mesure sera celle de l’infini. C’est qu’en la mesurant, en se réappropriant sa condition de prisonnier, il quitte sa condition de personnage pour devenir un sujet expérimentant l’infini. Ce qui défie le monde environnant et fait du film, comme de tous les films de Michael Mann, une œuvre sauvage et hyper-sentimentale. Sa boucle défie le monde d’autant plus que Murphy court très vite : le directeur de la prison voudra le qualifier pour les Jeux Olympiques, une piste sera construite à cet effet à l’intérieur de la prison. Cette piste qui existait dans la tête de Murphy, le film la construit et le film la montre. Le film expose son procédé à la manière dont Rear Window (Alfred Hitchcock, 1954) se faisait exposé sur le cinéma. Mais Murphy n’en demandait pas tant, puisqu’il ne demandait rien en effet. Il aurait pu continuer à courir à l’intérieur de sa propre tête, quitte à la perdre. Et pourtant il accepte et tente de se qualifier. Il ne se qualifiera pas en raison des barrières morales du comité de sélection des Jeux Olympiques. Qu’importe et d’ailleurs tant mieux. La course des Jeux Olympiques finie, le vainqueur connu de tous et son temps-record établi, Murphy se lève pour la scène finale. Il court et battra le nouveau record. Il brisera enfin le chronomètre contre les murs. Annulant de ce fait le temps lui—même, renvoyant le temps compté (le chronomètre et sa sentence à perpétuité) et l’infini dos-à-dos. Les futurs héros de Mann ne seront pas moins seuls mais ils ne seront sans doute jamais aussi forts.




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