Feux Croisés
Mercredi 22 Août 2012
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Introduction à Boardwalk Empire




19 Septembre 2010. Les amateurs de séries comme certains cinéphiles attendent la même chose : le pilote d'une nouvelle série télévisée, Boardwalk Empire. Et pour cause, cette fresque sur la Prohibition marque le retour du duo composé du scénariste Terence Winter et du réalisateur Tim Van Patten après une collaboration prolifique pour Les Soprano, Martin Scorsese en est le producteur exécutif et réalise le premier épisode, Mark Wahlberg y poursuit sa carrière de producteur de séries télévisées (il a déjà produit les plaisantes How to Make It in America et Entourage), trois vedettes du cinéma indépendant en tiennent les rôles principaux (Steve Buscemi, Kelly MacDonald, Michael Pitt), le tout sur HBO. L'attente se fait donc durement sentir. Lorsque le public découvre ce fameux pilote sobrement intitulé Boardwalk Empire, tel un téléfilm ayant inspiré une série, tous les espoirs sont comblés : mise en scène stylisée, casting impeccable, scénario subtilement parsemé de symboles, décors classieux. Cette série peut être un classique. Et à l'aube d'une troisième saison dont on ne sait encore quels seront les enjeux, on peut l'affirmer : Boardwalk Empire est un chef d'œuvre télévisuel et ce, dès le pilote.

Mais à qui attribuer le mérite ?

Pour le showrunner Winter, choisir comme réalisateur de son pilote un auteur tel que Scorsese, dont le style très affirmé est connu de tous, y compris du grand public, est à la fois judicieux, puisqu'il peut rapprocher encore un peu plus la série télévisée du cinéma et amener un public plus friand des Les Affranchis (1990) que de séries dites « historiques », mais aussi risqué car il peut être rude d'affirmer son style et ses envies de mise en scène face à un réalisateur en marche depuis cinquante ans. Plus que toute autre série contemporaine, Boardwalk Empire questionne la place du showrunner.

Dès la première scène post-générique, le spectateur reconnaît du Scorsese au perfectionnisme de la mise en scène. Ouverture à l'iris, deux raccords dans l'axe rythmés par le son d'une cloche en guise de premiers plans. La scène suivante se termine par un arrêt sur image : Al Capone (dont on ignore alors l'identité) en pleine action, frappant ennemi. Scorsese immortalise la naissance du gangster par un arrêt sur celui-ci, comme dans Goodfellas avec Henry Hill, personnage ayant également existé. Ces artifices filmiques fonctionnent mais contrastent avec les épisodes suivants à la réalisation plus classique mais non moins audacieuse souvent menée par Tim Van Patten. De ce fait, le premier épisode semble être réalisé par un plagiaire ou un fan. Le style de Scorsese étant si exhibé, il paraît pastiché et faux. Mais cela est tout à fait compréhensible : HBO l'a engagé pour faire du Scorsese alors il joue le jeu.

Boardwalk Empire
Boardwalk Empire

Les Affranchis
Les Affranchis

Boardwalk Empire s'inscrit dans la lignée des Soprano dans le sens où elle suit un gangster et les personnages qui l'entourent. Mais en s'inspirant d'un homme ayant réellement régné sur Atlantic City dans les années vingt, Enoch L. Johnson, elle s'éloigne de la série de David Chase et se rapproche des films de gangsters de Scorsese (précisément de Casino et des Affranchis). Avec Tony Soprano, Winter parlait du quotidien peu banal d'un contemporain, mais avec Nucky Thompson, il s'agit de la légende mafieuse dans laquelle le spectateur croisera des gangsters mythiques : Al Capone donc, Lucky Luciano, Arnold Rothstein, … Capone n'est pas présenté comme une légende mais comme un jeune homme de main ordinaire qui rêve d'argent et de pouvoir ; Winter montre l'anonymat avant la célébrité. Le spectateur est en fait confronté à l'apogée du grand banditisme (la Prohibition durant les roaring twenties) et à sa mythologie adulée et maintes fois évoquée par les mafieux modernes des Soprano.

Bien qu'elle mentionne les légendes, Boardwalk Empire s'intéresse davantage aux inconnus derrière elles, aux personnages inventés pour rendre la fiction libre et inventive.

Jimmy Darmody, l'un des principaux protagonistes du boardwalk, apparaît d'abord masqué au spectateur. La narration de l'épisode le démasquera par un flash-back, trois mois plus tôt. Vivant dans l'ombre de Nucky puis masqué lors de ce traquenard introductif, son premier meurtre en dehors de la guerre dévoilera son ambition dévorante. L'astuce scénaristique de Winter (ce fameux flash-back) prévient le spectateur, renforce et anticipe ainsi une séquence fondatrice pour Jimmy, bien plus que la Première Guerre mondiale. L'infantilisation de Jimmy par Nucky cause une rébellion qui passe par le crime et entraînera une scission finale entre le père et le fils spirituel dans Aux disparus (To The Lost, 2.13).

Enoch L. Johnson était dégarni et bedonnant ; il ressemblait à Tony Soprano. Et pourtant, Nucky est le contraire de ces gangsters puisque Steve Buscemi lui prête ses traits après son rôle de Tony Blundetto dans Les Soprano. Déjà, l'acteur n'avait pas le physique classique du gangster du New Jersey, Tony B. et Tony S. s'opposaient physiquement. La confrontation entre Thompson et Johnson, entre le fictif et le réel, brouille les pistes et nuance la position hors-la-loi de ce héros ambigu bercé par la dualité.

Déjà traités dans les nombreux épisodes des Sopranos écrits par Winter, la dualité, le contradiction et le faux-semblant sont trois thèmes centraux de Boardwalk Empire. A la seizième minute, Scorsese met en parallèle par le montage Tommy jouant avec des soldats de plomb devant son père Jimmy et des agents du Bureau de la Prohibition s'entraînant au tir. Pour Jimmy, la guerre n'est pas terminée et ne fait que commencer, contre ces agents mais surtout contre son propre clan. Il était une cible pour les soldats allemands comme il en sera une pour Nucky et la pègre du nord-est des États-Unis. La sérénité apparente d'un petit déjeuner familial cache une guerre encore plus fourbe et implicite que celle qu'a connu Jimmy en Europe.

Introduction à Boardwalk Empire

Introduction à Boardwalk Empire

Introduction à Boardwalk Empire


Introduction à Boardwalk Empire
Quant à Nucky, sa complexité réside dans sa vie personnelle. Il est le veuf d'une femme bonne et élégante qu'il aimait profondément et se plait à aider Margaret Schroeder qui lui rappelle Mabel Thompson. Mais pour l'hygiène et sans doute aussi pour l'image, il fréquente une jeune prostituée jouée par Paz de la Huerta. Certes, la prostitution est aussi peu noble que l'arrivisme à venir de Margaret. Un mouvement de caméra, un panoramique gauche-droite, oppose le passé et le présent, les sentiments et les actes de Nucky. La contradiction est au cœur de la personnalité du héros dès le pilote ; il se semble pas foncièrement mauvais comme les autres malfrats. Le spectateur doute de sa cruauté et de son implication dans le milieu mafieux jusqu'à la fin de la deuxième saison lorsqu'il fera un choix rude, inévitable et impardonnable envers l'un des personnages.

Introduction à Boardwalk Empire


Introduction à Boardwalk Empire
Pourtant, à la différence de Tony Soprano, Nucky Thompson n'est pas né dans le crime, il a choisi de vivre dans le péché. Son banditisme n'est pas dû à un héritage naturel mais à une volonté assumée de s'enrichir et d'avoir du pouvoir. Son double jeu de trésorier aidant financièrement les plus pauvres d'Atlantic City et de politique induit une hypocrisie certaine qui le rend moins sympathique aux yeux du spectateur. Il n'a pas d'excuse, il agit uniquement pour lui. La Prohibition fut en partie mise en place pour éviter l'alcoolisme chez les Américains et les violences faites aux épouses. En collaborant avec la pègre, Nucky empêche ce système de fonctionner. A lui seul, le mari de Margaret, alcoolique et violent, justifie l'intérêt et la nécessité de la Prohibition. Nucky ordonne l'exécution de ce M. Schroeder mais poursuit à côté son trafic avec Rothstein ; preuve que Nucky est un égoïste. Winter a créé pour sa propre série un personnage a priori compatissant et sympathique car plus calme et chic que Tony Soprano ; son accès de violence à la cinquantième mintute le contredit. La violence d'Enoch Thompson n'en est que plus surprenante et déroutante : c'est la force du personnage et de la série.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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