Feux Croisés
Dimanche 28 Juillet 2013
Dossiers
Sidy Sakho

Jacques qui rit, Jacques qui pleure (ce qui nous achève)


Peu de dernières scènes de films savent aussi bien que celles de Jacques Demy achever du même coup une grande histoire de cinéma et son spectateur. Les derniers actes de ses deux plus fameuses comédies musicales, Les Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort, le démontrent parfaitement.



Jacques qui rit, Jacques qui pleure (ce qui nous achève)
Au moins deux films de Jacques Demy disent bien ce qu’achever une histoire de cinéma veut dire. Achever au sens de mettre, explicitement, un point final à ce qui fut un débordement de mouvements, de glissements, de répliques, de couleurs, de trajectoires. Finir un film, pour Jacques Demy, signifiait bien dire « au revoir » ou même « adieu » à un monde dans lequel on aura consenti deux heures durant à habiter, avec tout ce qu’il comporte de facilités, d’invraisemblances, de parallélismes comme seul le ciel de la fantaisie en permet. Mais en même temps que ce consentement de spectateur rassasié à applaudir une fois le rideau du dernier acte tombé, difficile de taire un autre constat d’achèvement, que les plus costauds n’assument pas sans prudence : celui de nos propres projections et idéaux.

Une fin de film de Jacques Demy, particulièrement de ses comédies musicales intégralement chantées (jusque dans la requête la plus triviale), particulièrement de ces deux comédies qui nous intéressent (sans nul doute ses plus fameuses), c’est aussi un retour des personnages et du spectateur à la réalité de leurs lignes de vie. Qu’ils se séparent à jamais, sans se retourner ou se retrouvent, peut-être pour toujours, par la grâce rieuse du hasard, les personnages de Demy sont, aux derniers instant du film, déjà portés vers un destin qui ne nous regarde plus. Jusque dans le miracle, le happy end, il n’y a pas plus « fatal » que la trajectoire d’une figure de ce cinéma. Fatal non pas au sens de désespoir (même la séparation est légère, flegmatique) mais de déjà joué.

On ne se manque, se retrouve et gigote dans la scène, sur l’écran que pour mieux s’évanouir in fine dans l’orchestration supra lyrique du grand Michel Legrand et l’ample travelling arrière d’une grue, dessinant un dernier plan d’ensemble se voulant antre d’une autre vie qui, on le regrette, nous est hors de portée. Ce cinéma pointilliste, ultra sensitif, se veut alors à la fois déclencheur de l’inéluctable du destin et gardien de sa contenance par le seul geste de la mise en scène. Le film, la comédie musicale auront été à la fois spectacles – et quels spectacles ! – et points d’ancrage de l’existence. De toutes les formes d’existence, les plus oisives comme les plus intranquilles, les plus glissantes comme les plus situées.

Lorsque, dans les dernières minutes des Parapluies de Cherbourg, Geneviève demande à Guy s’il désire rencontrer sa fille qu’il n’a jamais vue, qui attend dans la voiture, sous la neige, à seulement quelques mètres, un « non » de la tête, une cigarette qu’il allume tient lieu de conclusion minimale mais nette à une histoire à laquelle ils ont pourtant cru. Geneviève n’insistera pas, nous non plus, car même si la situation est cruelle, l’innocence des précédents actes du récit était aussi annonciatrice de cet ultime mouvement. Le spectateur, pas forcément plus humain que les personnages, se trouve alors confronté au sentiment le plus terrible et fort qui soit face à un écran, celui d’une parfaite impuissance, d’un renoncement forcé à voir la vie, ces vies prendre la tournure souhaitée.

Lorsque les pas de Solange et Andy se coordonnent, dans les dernières minutes des Demoiselles de Rochefort, mais aussi lorsque Madame Garnier et Monsieur Dame se retrouvent comme si c’était hier, que Maxence, le marin, est comme par hasard pris en stop par les forains conduisant Delphine vers Paris, on se dit au contraire que oui, c’est logiquement comme ça que ça devait se finir, au vu de tous les signes et rimes ayant jusqu’ici fait le récit. L’impuissance est bien là mais n’est pas la même, le destin des personnages étant cette fois bien plus taquin, se jouant jusqu’au bout de notre espoir que l’un(e) ou l’autre ne s’attarde pas trop longtemps dans la boutique, que l’un(e) ou l’autre interpelle le bon véhicule… La mise en scène du dernier acte est tout aussi lyrique et orchestrale que dans Les Parapluies, mais s’insinue aussi comme semi-interactive. Est-ce la main toute puissante du cinéaste qui oblitère ces lignes de vie ou son écoute de nos cœurs de midinettes ?

Si Jacques Demy reste à ce jour le seul authentique réalisateur de comédies musicales de l’histoire du cinéma français, au sens où personne depuis n’aura même osé s’engager dans une approche aussi totale et assumée du genre, il demeure surtout l’un des plus grands orchestrateurs de mélo au monde. Que la chance soit ou non de leur côté, ses personnages quittent la scène le cœur vaillant, souvent apaisés malgré l’adieu à leurs idéaux. Peu de films illustrent autant que Les Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort, à des cadences et dans des tonalités certes très distinctes, ce que veut dire continuer, aller de l’avant, tirer de la drôle d’expérience qu’aura été cette histoire de cinéma, cet épisode décisif de leur déjà longue vie l’essence d’un destin n’appartenant qu’à eux. Comme les plus beaux clips, ces films accompagnent le plus simplement du monde le pas lourd et léger du temps qui court.




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