Feux Croisés
Lundi 22 Octobre 2012
Dossiers
Rémy Russotto

James Bond ou l'envie d'en finir




Quantum of Solace, Marc Forster, 2008
Quantum of Solace, Marc Forster, 2008
Aucune traque, pas le moindre effort pour retrouver leur trace, d’ailleurs pas de traces, les méchants sont toujours là et les jamesbondgirls lui tendent les bras. Les vilains ont beau être lovés au bout du monde, dans un château aquatique, un vaisseau spatial ou un hôtel de glace, James y est toujours (déjà), et tout le monde connaît son nom. Par exemple, et pour en donner une illustration extrême, dans Thunderball (1965), il est en cure de convalescence dans une station thermale helvétique. Occupé à autre chose qu’à trouver le vilain puisqu’il se repose, profitant de massages luxuriants et de couloirs au tapis mou, le vilain vient à lui. L’espion n’exigeait rien sinon de jouir d’un repos bien mérité, et pourtant les méchants débordent de partout. Pour James Bond, the world is not enough. Entendons : the world is not BIG enough. Son espace vital se remplit sans discontinuer, laissant affluer de partout l’intrigue, ne lui laissant que la place nécessaire pour la résoudre. Les situations s’enchaînent, à un rythme industriel, sans qu’il ne les ait activées. Pire, elles s’enchaînent à lui et en son nom : c’est à lui de les régler et, au final, elles se rapportent toutes à lui. Un épisode de James Bond est un trait continu interrompu seulement par le générique de fin. L’action est là où James Bond se trouve et, là où est James Bond, se trouve l’action. Sans lui pas de film de James Bond, car les épisodes de James Bond sont effectivement les épisodes de James Bond. Il s’agit de sa vie filmée. Voilà sa malédiction: se trouver toujours là où l’action se trouve car il s’agit de son film, de ses épisodes.

Un épisode de James Bond est donc un épisode de James Bond. En d’autres mots, le monde représenté dans ses films est son monde. Tout y est contaminé, tout y est jamesbondisé car il s’agit de son film. Il en est la source, la fonction et le moteur. D’où la futilité voire l’absence de coordonnées spatio-temporelles dans les épisodes. James est doué d’ubiquité, de super-pouvoirs, précisément car il évolue dans son monde. Il en contrôle quelque peu les attributs. Si le cadre lui appartient et s’il en contrôle les éléments suffisamment pour résoudre l’intrigue, inutile de courir, l’intrigue viendra à temps, ce qu’elle fait. Il n’y a donc pas, à proprement parler d’action dans les films de l’espion, car le monde de James Bond existe de toute éternité et n’est mû par nulle cause. L’espion de sa majesté, en bon courtois, s’y soumet (à l’intrigue, à la fille, à la montgolfière).  D’où sa passivité : il n’a pas besoin d’agir car il s’agit de sa propre vie. Il peut donc être parfaitement passif. James Bond est un héros passif. Evoluant dans le cadre de sa propre vie filmée, l’action nuirait à l’adéquation entre lui et le film. Et l’accumulation de ses exploits n’amènera jamais un accroissement de sa passivité, car ce qui est nul ne peut augmenter. 0x0x7 fera toujours zéro. De même ni l’espace ni le temps n’ont de prise sur lui.

Tout vient à lui, les femmes, les voitures, les méchants. C’est épuisant. Aussi sa tentative la plus grande, l’histoire de sa vie consistera à leur échapper, à quitter le monde, c’est-à-dire à boucler le plus rapidement possible le film, et se barrer. D’où toutes ses fins où effectivement il se barre. Il quitte l’écran et conclut le film. Termine la bobine. Signe la fin. Chaque épisode sera donc l’histoire de comment il arrive à se débarrasser en un minimum de temps d’un maximum d’éléments (sa méthode principale sera d’utiliser sa passivité : il se soumettra à tout, aux intrigues du méchant autant qu’aux jolies filles, pour mieux se débarrasser de ceux et celles qui voudraient le faire rester dans le film). En un mot quitter le monde, quitter le film, quitter le cauchemar au plus vite. Sa malédiction n’est interrompue que par le générique de fin. Cruels spectateurs !

Les deux derniers épisodes de James Bond, Casino Royale et Quantum of Solace, jettent pourtant un doute sur cette belle construction. Car ils introduisent un problème de taille: James Bond se fait du mou pour une fille, la fille meurt et il veut la venger. La vengeance étant un plat qui se mange froid, il lui faut attendre que le plat refroidisse. Il doit donc attendre, faire preuve de plus de patience que d’habitude. Il doit rester un peu dans le film. Cette gravité, cette pesanteur soudaine a des sources nocives : soudain James Bond est mû par autre chose que l’envie d’en finir. Il a un motif et un motif risque de gripper la belle mécanique. Il risque de ne pas pouvoir sortir du film à temps. Il risque de s’y épuiser. Si James Bond court dans Quantum of Solace, s’il s’y épuise un peu plus que d’habitude, c’est avant tout car on le voit courir pour la première fois : il s’agite, il s’actionne, défaisant par là l’adéquation entre le monde et lui. Il entame une carrière de héros de film d’action, ce qu’il n’avait jamais été. Soudain un élément n’est plus jamesbondisable, cet élément résiste et cette résistance force l’espion de sa majesté à se défaire de sa nonchalance. A s’activer, quelle horreur ! Jamais avant il n’avait couru. Jamais avant il n’avait eu besoin de courir car il n’était mû par nulle cause sinon celle d’en finir. Et soudain James Bond a une cause. En d’autres termes, James Bond est mû. James Bond a une cause et il risque dès lors de rentrer dans le régime platement ennuyeux de la cause et de l’effet, soumis presque par nature à la basse psychologie des intentions. Par la douleur, la vengeance ou autres prétextes narratifs, il perd sa perfection. Devient-il humain ? C’est l’escroquerie qu’il ne nous sera pas permis d’avaler. Ce serait avouer que tout ce qui est humain est mû par une cause, ce qui serait peu glorieux. Ce serait aussi risquer de briser une machine qui ne fonctionne pas nourrie par des causes, mais par des effets d’enchaînement parfaits et de pure visibilité, des effets industriels, dont l’humour est un soupir enchanté, pas un lubrifiant réparateur. A voir la mine grave de Daniel Craig, pourtant excellent dans Casino Royale et Quantum of Solace, se figer dans la bande-annonce du dernier épisode filmé (Skyfall, Sam Mendes), il est permis de commencer à craindre le pire. Il serait inélégant de forcer James Bond à rester parmi nous. Souhaitons lui meilleure compagnie.




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