Feux Croisés
Lundi 25 Novembre 2013
Dossiers
Jérôme Dittmar

James Gray, l'oubli et la mort




Les films de James Gray sont beaux, réfléchis, parfois inégaux, mais toujours aboutis dans leur volonté impérieuse d'exister tels qu'ils ont voulu être. Pourtant, ils ne laisseront aucune trace. Au présent ils répondent bien sûr idéalement à ce que la cinéphilie attend d'eux. Ils sont à chaque fois un exemple parfait, la meilleure attitude possible entre un cinéma américain intelligent, rigoureux, enraciné, et une tradition européenne, elle aussi de l'intelligence, de l'érudition, du sérieux, des grandes œuvres et toutes les fondations. Soit ainsi l'héritier prodige de Coppola le maître, comme on ose plus le dire, sans faire tâche. A regarder de plus près, il n'y a pourtant pas moins aventureux que le cinéma de Gray ; pas plus frileux à l'idée de réellement dépasser les bornes de tout ce goût, cette intelligence, ce sérieux, du new yorkais qui a pris l'Europe aux pieds de la lettre. Quand Coppola, lui, n'a cessé de tout casser avec une frénésie nostalgique et bâtarde qui était le meilleur moyen d'aller de l'avant. Gray à l'inverse n'avance pas. Il endeuille tout, et ses films sont comme des petits tombeaux. Des écrins méticuleux pour la plus inébranlable des traditions, des cercueils pour la tragédie où les mélopées de la fatalité slave s'écrasent sur le bitume du film noir revisité ; ou d'une variation encore plus morbide que l'original de Vertigo. Tout devrait donc concourir à l'éloge, de ce regard rodé par la peinture, de ces images denses dont rien ne s'échappe ou pénètre par hasard, de l'étude patiemment documentée des mœurs, des objets, des choses. We Own the Night, Two Lovers, The Yards, diamants noirs d'un cinéma accumulé, qui grouille en lui-même. Mais à l'arrivée, rien. Le monde en tant que contemporanéité dont le film ferait trace pour aujourd'hui et demain n'existe pas chez James Gray. Il s'est virtualisé dans une conception haute, un peu snob et autiste de sa vision littéraire transfigurée (New York, ses immigrés). Il n'est même plus un lointain écho, plutôt un ressac. Comme celui enfermant Joaquin Phenix dans Two Lovers, impuissant, incapable, condamné à revenir ; car c'est dit, chez Gray on ne s'échappe pas, on vit et on meurt ici. Tout n'est que volonté d'éterniser les passions, d'entretenir un classicisme vicié et donc parfaitement clos, sans lendemain ni présent, que le même des drames en famille. Il est forcément compréhensible de vouloir échapper à ces sarabandes mortuaires. De refuser ces films qui ne regardent qu'en eux-mêmes en barrant toutes les possibilités d'horizons. Ou de croire qu'ils ne laisseront derrière eux que le souvenir de bibelots en fin de compte un peu inutiles, et morts-nés.  




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