Feux Croisés
Vendredi 30 Janvier 2015
Entretiens

« L'académisme de Truffaut, je n’y crois pas un seul instant »

Entretien avec Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française et commissaire de l’exposition « François Truffaut »


Grand admirateur de François Truffaut, Serge Toubiana a accepté de répondre à nos questions sur la conception de l’exposition passionnante que la Cinémathèque française consacre au cinéaste jusqu’au 1er février, ainsi que sur l’écriture laborieuse de sa biographie de référence, coécrite avec Antoine de Baecque.



Serge Toubiana devant la Cinémathèque française
Serge Toubiana devant la Cinémathèque française
La réussite de l'exposition tient en partie à l'importance accordée aux archives, Truffaut conservant tout : articles de presse, scénarios, lettres... Comment s'est effectué le tri parmi cette quantité considérable d'archives ? Qui s'occupe actuellement du Fonds Truffaut à la Cinémathèque ? Par qui, quand et comment s'est-il constitué ?

L’exposition repose en grande partie sur les archives des Films du Carrosse, sa société de production, qu’avaient confié Madeleine Morgenstern [l’ex-femme de Truffaut, ndlr] et ses filles en 1999 à la BIFI. La BIFI ayant fusionné avec la Cinémathèque en 2007, ces archives font désormais partie des fonds de notre institution. Karine Mauduit, documentaliste qui connaît le mieux ces archives, et Florence Tissot, qui m’ont toutes deux assisté dans la conduite de cette exposition. Nous avons revisité ces archives et opéré des choix, en fonction des thèmes choisis et du parcours de l’exposition. J’avais dessiné ce parcours en amont, qui partait de l’enfance de François Truffaut et qui traversait sa vie et son œuvre. La Cinémathèque a la chance d’avoir également les archives de Robert Lachenay, ami d’enfance de Truffaut. Celui-ci gardait tout ce qui le concernait. Aussi avons-nous la chance d’avoir des carnets d’enfance, des lettres échangées entre les deux amis, l’affiche originale du « Cercle Cinémane », le ciné-club qu’ils avaient créé ensemble en 1947, et d’autres documents qui permettent de nourrir la première partie de cette exposition consacrée à l’enfance de Truffaut. De même, pour la « période critique », celle durant laquelle François Truffaut écrivit d’abord aux Cahiers du cinéma puis à Arts, de très nombreux documents témoignent de son travail, de son écriture, de sa pensée sur le cinéma, de ses choix esthétiques (brouillons, esquisses, textes raturés).

L’exposition est scandée par sept ou huit moments : Enfance, « Période critique », Nouvelle Vague, Premiers films (Les Mistons et Les Quatre Cents Coups), le bureau de Truffaut reconstitué, à partir d’objets, d’une partie de sa bibliothèque et du véritable mobilier, la Saga Antoine Doinel, « les Passions amoureuses », « Truffaut au travail », « Truffaut et le Monde » : ses rencontres avec Helen Scott, Alfred Hitchcock, Steven Spielberg... Truffaut recevant l’Oscar en 1974 pour La Nuit américaine, son hommage à Hitchcock en 1979 à l’American Film Institute, etc. Le parcours se termine par un espace confié à Axelle Ropert sur le thème: « Truffaut aujourd’hui ». Ropert, cinéaste “truffaldienne”, a interrogé plusieurs jeunes actrices et acteurs du cinéma français et leur a posé des questions de cinéma.
 

« Période critique »
« Période critique »
Comment les archives sont-elles classées et conservées ?

Lorsqu’elles étaient aux Films du Carrosse, les archives étaient organisées par films et par dossiers. Pour chacun de ses films, Truffaut (ou plutôt son secrétariat) classait les différents éléments : contrats, plans de travail, scénarios annotés, correspondance administrative, etc. Et il y avait aussi de nombreux dossiers dédiés à des cinéastes ou personnalités : Rohmer, Godard, Renoir, Hitchcock… Sans oublier les revues de cinéma, françaises et étrangères, les coupures de presse de chaque film (pour la France et les pays étrangers), sa correspondance, très volumineuse, une énorme bibliothèque d’ouvrages, français et de langue étrangère. Truffaut gardait tout. Le rangement était logique, ce qui ne veut pas dire qu’il était totalement cohérent selon les critères archivistiques.

De quelle façon avez-vous concrètement utilisé les archives ? L’autobiographie publiée en 1996 était-elle basée sur elles ou l'ont-elles enrichie par la suite ?

Elles ont énormément servi, constitué le fondement de cette biographie. Mais il fallait aussi « interpréter » ces archives, les hiérarchiser, pouvoir ou savoir les lire en fonction d’une analyse ou d’une compréhension de l’œuvre du cinéaste, de sa méthode et des secrets de fabrication de ses films. Une archive constitue un élément important, parfois essentiel, pour comprendre le travail artistique d’un créateur, mais cela ne suffit pas, il faut aussi faire des recoupements, recueillir des témoignages, donner de la chair à ce qui n’est souvent qu’une trace ou la traduction administrative et formelle d’une intention. Il y a donc un aller-retour constant entre le travail à partir d’archives, et l’analyse critique, l’évaluation plus générale, les intuitions, les témoignages. J’avais la chance d’avoir connu Truffaut, de l’avoir interviewé, de connaître le personnage, ce qui a beaucoup aidé.

C’est-à-dire ?

Le fait d’avoir connu François Truffaut, d’avoir le souvenir de sa voix et de son regard, est un élément essentiel, disons un atout subjectif. J’ai l’impression de moins me tromper dans mes choix ou dans les hypothèses avancées sur le sens de son œuvre, du fait d’avoir eu la chance de le rencontrer, de l’avoir interviewé longuement ; c’était en 1980, avec Serge Daney et Jean Narboni, nous avions fait un très long entretien, paru dans les Cahiers du cinéma, un des plus beaux que j’aie réalisés dans ma vie de journaliste. Je tenais à ce que le visiteur ait le sentiment d’être en intimité avec Truffaut, avec ses films, avec son écriture, avec sa pensée du cinéma. C’était le principal enjeu pour moi et j’espère y être parvenu.

La Correspondance considérable du cinéaste parue en 1988 vous a-t-elle guidé ?

Non, pas vraiment, même si cet ouvrage est incontournable, quoique incomplet.

Comment s’est réparti le travail d’écriture de la biographie entre Antoine de Baecque et vous ?

Antoine de Baecque a commencé à travailler à partir des archives de Truffaut, qui étaient alors encore dans les bureaux des Films du Carrosse. Au fur et à mesure qu’il avançait (cela lui a pris une année), j’en refaisais la lecture, parallèlement au recueil de témoignages, très nombreux et indispensables, de proches de Truffaut. Cela correspondait à une répartition du travail entre nous, totalement assumée. Un premier temps à partir des archives, un second en partant des témoignages et d’une relecture, donc d’une récriture de l’ensemble. Cette méthode a bien fonctionné et s’est étalée sur trois années.

Le fonds Truffaut est l'un des plus consultés à la Cinémathèque. Comment expliquez-vous un tel intérêt ?

Pour au moins deux raisons. La première c’est que les films de Truffaut continuent, trente ans après la mort du cinéaste, de fasciner de nouvelles générations de spectateurs et de cinéphiles, et ce par leur cohérence, leur diversité narrative : ces archives permettent de voir le cinéaste au travail. Ensuite parce que ce fonds est particulièrement riche en documents d’une très grande variété d’origine. Truffaut était aussi un véritable écrivain de cinéma, et sans doute aussi un cinéaste romancier. Quelque chose fascine aussi, c’est le côté obsessionnel de Truffaut, qui gardait vraiment tout. C’est pour cette raison que j’ai voulu cette salle aux « dossiers bleus », en souvenir de la pièce aux archives, que j’ai découverte en visitant les Films du Carrosse, après la mort de Truffaut, grâce à Madeleine Morgenstern.
 

Reconstitution de la salle aux « dossiers bleus »
Reconstitution de la salle aux « dossiers bleus »
L'exposition évite un côté un peu trop enfantin ou anecdotique parfois présent dans d'autres expositions sur des cinéastes (notamment celle sur Jacques Demy) mais est très informative, documentée. Pourquoi ce choix de scénographie plus classique ?

Contrairement à l’exposition consacrée à Jacques Demy, je savais à l’avance qu’avec Truffaut il n’était guère envisageable d’accrocher des œuvres aux cimaises. Ni tableaux, ni aucune œuvre d’art, sinon des photographies de grands photographes: Richard Avedon, Jacques-Henri Lartigue, Raymond Cauchetier, Raymond Depardon, etc. La scénographie conçue par Nathalie Crinière est à la fois élégante et efficace, elle réussit le pari d’installer un grand nombre de documents « papiers » : lettres, notes manuscrites, ouvrages annotés, scénarios, scripts, etc., qui éclairent les extraits de films ou les documents audiovisuels, en en montrant en quelque sorte la genèse. Ce qui est intéressant chez Truffaut, c’est la « cuisine » des projets, comment les idées naissent, comment elles circulent d’un film à l’autre, que ce soit à partir d’un roman adapté, que ce soit pour un scénario original (les films Doinel), avec des éléments ajoutés provenant de coupures de presse, de faits divers, ou d’expériences vécues. L’ensemble fonctionne comme un tout, avec des passerelles, des passages secrets, des coïncidences heureuses, et surtout une même logique : comment Truffaut travaillait-il, avec qui, comment et à partir de quels matériaux.

Tout Truffaut y est mis en avant : de son enfance à son expérience de critique en passant par sa passion pour ses actrices. Pourquoi accorder autant d'importance à l'homme Truffaut, en dehors de ses films ?

Parce que Truffaut se confond beaucoup avec ses films. La part biographique ou autobiographique est essentielle dans son travail, quoique toujours masquée. Il ne s’agit pas pour moi de lever de « misérables petits secrets », mais bien de montrer ce qui, dans ses idées ou dans ses obsessions, fait retour, se nourrit de son enfance ou d’épisodes vécus au cours de sa vie d’homme, pour se mêler à l’écriture scénaristique et se transformer en un matériau cinématographique original, hybride. De tous les cinéastes de la Nouvelle Vague, Truffaut est le seul à avoir pratiquer un tel « alliage », la raison essentielle étant, selon moi, qu’il était un autodidacte, et qu’au fond il l’est resté tout au long de sa vie. Même s’il a dit que « le cinéma est plus important que la vie », et je crois qu’il était sincère en le disant, chez lui la vie, la sienne et celle de ses proches, innervent entièrement son œuvre.

La scénographie de la partie consacrée à Doinel est très émouvante et réussie. Jean-Pierre Léaud a-t-il participé à l'élaboration de l'exposition ? Je sais qu'il l'a visitée, qu'en a-t-il pensé ?

Non, Jean-Pierre Léaud n’y a pas participé. Il l’a visité une fois, puis une deuxième. Je l’ai surpris assis devant le bureau de François Truffaut, songeur et silencieux. Concentré en lui-même. Et, il y a quelques jours, il m’a suggéré de filmer l’exposition, plus précisément de le filmer lui en train de la visiter. C’est la preuve que l’exposition l’a touché, je crois, profondément. Et bien entendu, il fait partie de l’exposition, il y est présent à divers moments de sa propre vie d’acteur.
 

Reconstitution du bureau de François Truffaut aux Films du Carrosse
Reconstitution du bureau de François Truffaut aux Films du Carrosse
Aujourd'hui, on reproche volontiers à Truffaut son académisme ; notamment par rapport aux films de Godard qui a toujours fait un cinéma plus « libre ». Trente ans après la mort de Truffaut, que reste-t-il de ses films ? Que pensez-vous de ce reproche ?

L’académisme de Truffaut, je n’y crois pas un seul instant. Au contraire, je trouve que ses films sont encore brûlants du désir qui les a vus naître. Il y a chez Truffaut une radicalité romanesque qui me touche toujours autant, et même plus encore du fait que nous avons pris conscience d’une vie inachevée. Je ne cesse, depuis sa mort, de tenter d’ « achever la figure », comme le dit Julien Davenne dans La Chambre verte. Tentative illusoire, mais sincère. Il y a les films de Truffaut, ses vingt-et-un longs métrages, et ceux qu’il n’a pu faire et que l’on se prend à rêver... Par ailleurs la comparaison avec Godard m’a toujours paru ridicule, comme s’il y avait un match Godard contre Truffaut. J’ai toujours aimé l’un et l’autre, en parallèle, tantôt plus l’un que l’autre et inversement. Il est clair qu’ils ne se situent pas sur la même rive du cinéma : l’un est du côté du romanesque, du feu brûlant des passions humaines, l’autre du côté de la radicalité formelle et plastique.  

Revenons à l’installation élaborée par Axelle Ropert dont vous parliez plus tôt, qui montre une filiation entre la cinéaste et Truffaut, et entre de jeunes comédiens, comédiennes français et Truffaut. Comment s'exprime l'influence des films de Truffaut sur ceux de Ropert ?
Pensez-vous que d'autres cinéastes français et étrangers contemporains ont cette même influence ?
Si cette première filiation est assez évidente, en quoi ces jeunes comédiens et comédiennes incarnent l'esprit truffaldien ?

Je tenais à ce que l’exposition se termine par quelque chose autour de l’idée : Truffaut aujourd’hui. J’ai rencontré Axelle Ropert, nous nous sommes entendus, elle a imaginé ces trois modules filmés, avec de jeunes actrices et acteurs du cinéma français. Elle les a filmés dans un dispositif simple, en noir et blanc, qui rappelle celui qu’avait mis au point Truffaut lui-même lorsqu’il faisait passer des essais à Jean-Pierre Léaud et à d’autres adolescents lorsqu’il préparait Les Quatre Cents Coups. Au fond la question qu’Axelle Ropert pose à ces jeunes acteurs c’est : comment être de son temps ? comment vivre l’état d’acteur ? qu’est-ce qu’un couple d’acteurs « truffaldien »
?
L’influence de Truffaut aujourd’hui est multiple. Bien sûr ses films, son goût du romanesque (voir Esther Kahn d’Arnaud Desplechin, Irma Vep d’Olivier Assayas, entre autres). Les films de Truffaut continuent d’être vus, au Japon, à Taïwan, à New York ou à Los Angeles, en Amérique latine, ses films sont étudiés dans les écoles de cinéma et, paradoxalement, plus à l’étranger qu’à la Fémis. Ses goûts critiques ont également influencé des milliers et des milliers de cinéphiles, en France et dans le monde entier. Le fait d’avoir lu les écrits de Truffaut, par exemple son livre d’entretien avec Hitchcock, de les lire encore, a fait gagner un temps considérable à la jeune cinéphilie. Truffaut a été un incroyable « passeur », un transmetteur de goûts et d’affects. Nous lui devons ça aussi.

Entretiens réalisés par mail par Chloé Beaumont le 27 avril 2012 et le 7 décembre 2014.

« L'académisme de Truffaut, je n’y crois pas un seul instant »


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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