Feux Croisés
Lundi 8 Avril 2013
Dossiers
Laurent Husson

L'affaire Apatow

Bref retour sur sa réception critique en France




Judd Apatow sur le tournage de 40 ans, toujours puceau
Judd Apatow sur le tournage de 40 ans, toujours puceau
En mars dernier, Auréliano Tonet, rédacteur en chef adjoint au service culture du Monde, interroge quatre des plus importants défenseurs du cinéma de Judd Apatow : le critique du New Yorker Richard Brody, le directeur des publications de Capricci et ex-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma Emmanuel Burdeau, le critique aux Inrockuptibles Jacky Goldberg, et le producteur Barry Mendel. Ces entretiens croisés  sont l'occasion pour Auréliano Tonet de questionner les principaux griefs et « malentendus » liés à la réception critique de Judd Apatow.
Cette enquête semble apparaître comme l'apogée du malaise toujours actuel généré par la vision de l’œuvre de Judd Apatow. Rares sont en effet les cinéastes à mêler une telle distinction médiatique avec un questionnement aussi passionné concernant l'importance, au sens qualitatif, de son œuvre – ou corpus, pour reprendre le terme d'Emmanuel Burdeau dans son livre Comédie, mode d'emploi. Mais sans doute plus encore que cette enquête, ce sont les réponses contradictoires de chaque intervenant qui soulignent davantage la difficulté de la considération du cinéaste. Comment l’œuvre d'Apatow a-t-elle pu générer chez les critiques français un tel questionnement, dont l'issue (la reconnaissance d'un cinéaste d'importance) paraît toujours aussi incertaine?


De quel cinéma s'agit-il ?

La révélation de Judd Apatow aux yeux des critiques français s'est opérée avec son premier long-métrage, 40 ans toujours puceau (The 40 Year-Old Virgin (2005). La réception critique du film dans la presse aussi bien généraliste que spécialisée a été dans l'ensemble très bonne, mais elle se fonde d'emblée sur un premier malentendu : de quel genre de comédie s'agit-il ? Car le film ne semble en effet pas correspondre au produit qui nous est vendu et que nous attendons tous ; et la (bonne) surprise générée par le film d'Apatow est celle de dépasser, de surprendre nos attentes. « Daube sexuelle pour ados ? Pas du tout », clame la critique du Canard enchaîné (09/11/05). « Au-delà de son titre racoleur et de son résumé réducteur, le film, écrit par le réalisateur et son interprète principal Steve Carell, est une mine d'inventions et de gags », déclare Vincent Ostria pour L'Humanité (09/11/05). Et Patrice Blouin pour Les Inrockuptibles (09/11/05) d'aller plus loin en assistant à la naissance d'un nouveau genre : « le teen-movie pour adultes ». Le style de Carell-Apatow est alors situé entre American Pie, les frères Farrelly et, déjà, Blake Edwards.
Réputation grandissante oblige, les critiques seront plus nombreuses à chroniquer le deuxième film d'Apatow, En cloque mode d'emploi (Knocked Up, 2007). Pour ceux qui découvrent ce cinéma, les arguments se réitèrent : « et si un teen movie potache échappait au formatage, au point de devenir une chronique subtile et émouvante ? » s'interroge France-Soir ; « si le synopsis et le titre du film paraissent vulgaires, c'est en fait une fine étude de moeurs », recadre également Libération.
Le genre des films d'Apatow à peine identifié, son troisième film, Funny People (2009), va cependant créer une confusion laissant une grande majorité des critiques sur le carreau. La question n'est plus de savoir s'il s'agit de comédie intelligente ou régressive, mais s'il s'agit encore bien de comédie – question à laquelle la communication faite autour du film semble là non plus n'apporter aucune réponse. La sympathique découverte d'un nouveau genre laisse ici place au regard dubitatif des critiques face à la fusion de plusieurs genres : « comédie satyrique + comédie sentimentale, un grand écart entre deux genres qui plombe l'ensemble » pour Corinne Renou-Nativel de La Croix (07/10/09), « bifurcation finale dommage vers le drame psychologique ordinaire » pour Vincent Ostria de L'Humanité (07/10/09), qui précise dans un second article qu'Apatow a cette fois-ci « oublié l'humour » (10/10/09). A cette question délicate, Olivier Séguret pour Libération (07/10/09) apporte sa réponse définitive : « Décider qu'il s'agit ou non d'une comédie revient à juger du sexe des anges ».

Un auteur, indéniablement

Si les genres des films d'Apatow ont pu désarçonner une partie de la critique, force est de constater la reconnaissance indéniable d'un auteur. Une acception hautement redevable à ses doubles fonctions de réalisateur et scénariste qui le distinguent d'emblée du commun des réalisateurs de comédies. A sa sortie, les qualités de 40 ans, toujours puceau ont été très justement partagées entre Judd Apatow et Steve Carell, co-scénaristes du film. A partir d'En cloque, mode d'emploi, Apatow devient le centre d'intérêt critique de ses films non seulement réalisés mais aussi produits : encore inconnu lors de la sortie confidentielle française de Présentateur vendette, la légende de Ron Burgundy (2004), sa place de producteur pour SuperGrave (Superbad, 2007), Délire Express (Pineapple express, 2008)ou encore Sans Sarah, rien ne va ! (Forgetting Sarah Marshall, 2008)devient essentielle pour la critique française qui mentionne plus anecdotiquement les présences derrière la caméra de Greg Mottola et David Gordon Green (et encore moins les plumes de Jason Segel, Seth Rogen, et Evan Goldberg). Dès son deuxième long-métrage réalisé, Apatow dessine les contours d'un univers dont la critique va s'emparer, décrivant une « touche Apatow ». Cette description trouve même son apogée dans un article de Christophe Carrière dans L'Express (13/03/13), qui énumère les « ingrédients de ses succès ».
Ou peut-on reformuler : « de ses polémiques ». Car le style de l'auteur Apatow, reconnaissable par delà les variations de genres, a été et reste à l'heure actuelle autant l'objet de louanges que d'attaques selon les aspects abordés. Les points de discorde liés à cette œuvre sont soulevés par Auréliano Tonet  : la durée excessive de ses films, sa morale jugée conservatrice (ou républicaine), ainsi que la question du sexisme – qui a déjà trouvée sa réponse dans la série Girls.
Il omet cependant un point tout aussi problématique pour la reconnaissance d'un « cinéaste » : celui de la supposée faiblesse de sa mise en scène. Peu abordée sur ses deux premiers films, la question de la mise en scène prend une certaine ampleur avec Funny people, dans des termes généralement peu flatteurs : Olivier Séguret pour Libération (07/10/09), défendant le film, parle malgré tout de « la fadeur des images », tandis que Stéphane Delorme (Cahiers du Cinéma, octobre 2009) juge que la première séquence aurait pu être tournée « par 90% des tâcherons hollywoodiens », avant d'évoquer par la suite un « espéranto visuel ». Bien qu'Auréliano Tonet ne pose pas la question, celle-ci revient malgré tout chez Jacky Goldberg, soulignant que pour Apatow le cinéma n'est pas « sa langue maternelle ». Une simplicité de mise en scène (ou « mise en image ») jugée par la critique comme non-compatible avec une « ambition d'auteur ».

Surestimé ?

Le mot est alors lâché par Christian Viviani dans une note de lecture consacrée à l'ouvrage d'Emmanuel Burdeau (Positif n°598) Et s'il ne s'agissait pas de malentendus, mais bel et bien d'un énième emballement médiatique ? Jean-Philippe Tessé dans son « Apatowrama » (Cahiers du Cinéma n°649) souligne en effet le caractère typiquement français de l'intellectualisation des films d'Apatow par nos critiques nationaux. Un fait acquiescé par Barry Mendel, mais qui constate de façon positive des niveaux de lectures d'une profondeur étonnante rarement recherchée par les critiques américains.
Cette reconnaissance d'une intellectualisation excessive apparaît là encore au moment de la sortie de Funny People. Annoncé comme le film de la maturité comme le souligne Stéphane Delorme, celui-ci déçoit un certain nombre de critiques par la faiblesse de l'approche d'Apatow vis-à-vis d'un récit multiple et extraordinairement ambitieux. Cela ne serait bien entendu pas la première fois que la critique se retrouve éblouie par un prometteur premier film, pour se raviser avec la suite de la filmographie de son auteur. Mais ce phénomène critique s'accompagne ici de l’ambigüe reconnaissance d'une stature dominante du cinéaste. La sortie d'En cloque, mode d'emploi a été en effet l'occasion pour la critique de voir en Apatow un pilier désormais incontournable de la comédie hollywoodienne contemporaine. Que ce titre soit décerné de façon sincère ou de façon  plus ironique au moment de la sortie de Funny people, celui-ci n'est en tout cas jamais remis en question. Et Apatow occupe dès lors le devant des scènes médiatiques américaines et françaises, à travers notamment la couverture du n°649 d'octobre 2009 des Cahiers du Cinéma, et la parution en septembre 2010 de l'ouvrage d'Emmanuel Burdeau, Comédie, mode d'emploi – où Judd Apatow rejoint dès lors dans une même collection les cinéastes Werner Herzog, Stan Brakhage ou encore Charles Chaplin.
L'accueil plutôt négatif réservé au très attendu Funny people aura surtout été l'occasion d'un glissement sémantique : pour la critique, l'« importance » d'Apatow ne serait plus à constater dans la subtilité de son cinéma vis-à-vis des autres réalisateurs américains de comédies, mais davantage dans la position dominante qu'il occupe actuellement à Hollywood. D'un cinéaste prometteur, nous passons à une personnalité incontournable du milieu ; où le poids médiatique que possède Apatow prend le pas sur le poids artistique de son œuvre. Un statut que l'on sait permis par une combinaison exceptionnelle : celle de la collaboration d'un réalisateur-scénariste-producteur avec une puissante major, Universal, lui laissant une entière liberté artistique ; où le cinéaste peut jouir d'une très grande visibilité sans nécessiter le soutien total de la critique. Mais rappelons que c'est avant tout cette dernière, avec le public, qui lui a permis d'occuper cette place.




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