Feux Croisés
Vendredi 30 Janvier 2015
Dossiers

L'amour à mort

A propos de La Femme d'à côté (1981)




L'amour à mort
François Truffaut ne prête pas sa voix à La Femme d’à côté. Le narrateur et le fil conducteur de l’histoire sont incarnés par une femme âgée, Mme Jouve, qui interpelle la caméra dès le début du film. Un travelling arrière permet de voir que ce personnage marche à l’aide d’une béquille – nous apprendrons plus tard que ce n’est que la conséquence d’une tentative de suicide liée à une histoire d’amour malheureuse. Ce mouvement de recul délicat permet de dévoiler les apparences dissimulées derrière la façade des deux maisons voisines où résident les héros du film.

Derrière des enfants s’amusant dans la cour et un couple marié parlant de sexe, il y a deux anciens amants, Bernard (Gérard Depardieu) et Mathilde (Fanny Ardant) qui ont vécu un amour passionnel huit ans auparavant. Quand ils se revoient après tant d’années, Truffaut filme seulement la réaction de Mathilde, et non celle de Bernard. C’est que la passion renaît à cause d’elle, cette femme d'à côté.

Lui semble heureux chez lui, avec sa femme et son enfant. La banalité de leur quotidien est appuyée, mais tout tend à prouver qu’il ne trompe pas à son épouse pour combler un manque. La complicité qu’il entretient avec sa femme et son fils offre à l’homme un équilibre idéal et fait de lui un personnage finalement peu intéressant d’un point de vue narratif. Mathilde donne un intérêt cinématographique à la vie de Bernard puisque leur histoire d’amour donne un sens romanesque à sa vie. Comme d’autres héros ou héroïnes de Truffaut (Antoine Doinel, Adèle Hugo), elle a besoin d’une vie romanesque. Le quotidien de Mathilde n’est que coups de fil désespérés à son amant et regards languissants vers sa maison. Sa vie familiale et maritale n’existe pas ou n’est pas volontairement pas présentée. C’est l’opposition entre ces deux êtres qui fait l’intérêt de cet adultère. Leur couple recommence car il semble évident pour eux. Leur discussion au supermarché est censée éclaircir la situation. Si leurs paroles vont en effet dans ce sens, leurs gestes viennent contredire leur désir d’amitié. Ranger les courses dans la voiture et s’embrasser dans le parking sont deux actes qui font d’eux un couple, deux modes de vie qui se rencontrent. Si d’autres histoires d’adultère peuvent se résumer à des draps sales empilés sur le chariot d’une femme de ménage de l’hôtel où se rend le couple, celle entre Mathilde et Bernard symbolise l’échec inévitable de l’intrusion du romanesque dans le quotidien le plus banal.

La blessure de Mme Jouve est l’incarnation des blessures cachées des deux amants. Son personnage omniprésent est le rappel constant de la destinée fatale de toute relation irraisonnée, qui pourrait bouleverser tout ce beau monde qui se retrouve à son club de tennis. L’intelligence du film est de ne pas faire de l’adultère un acte condamnable mais une pulsion presque animale. Après tout, la relation n’est pas loin de celle des chats dont parlent Bernard et son épouse : « –  Ce sont des chats. Ils se battent.Non, ils font l’amour, comme des sauvages ». Mais bien plus que d’un instinct animal, Mathilde fait preuve d’un instinct de mort. Elle perçoit d’ailleurs du courage dans la tentative de suicide de Mme Jouve. Plutôt que de vivre avec ou sans Bernard, elle choisir de mourir avec lui. 

L'amour à mort

L'amour à mort
Elle choisit de porter un chemisier blanc le soir de son suicide et du meurtre de son amant. Geste anodin en apparence, sauf si on le rapproche d’une scène qui semble tout aussi anodine. Auteur d’un livre pour enfants, elle discute avec son collaborateur de la couleur d’une tâche de sang. Il la trouve trop rouge et veut atténuer sa violence en la remplaçant par du blanc. Elle la trouve très bien comme ça. C’est dans cette optique qu’elle revêt un vêtement blanc lors de son final. Si Truffaut ne filme pas le sang qui semblerait justement excessif à ce moment-là, il le sous-entend par ce choix vestimentaire. Jusqu’au bout, Mathilde voudra dramatiser sa relation avec Bernard. L'image des deux amants unis par la mort, dont le sang scintille sur la blancheur de son vêtement, est morbide mais peut-être est-ce aussi une certaine idée dépassée du romantisme... Cette approche est réservée à Mathilde puisque sa liaison ne sera finalement pas perçue comme une histoire d’amour fascinante mais comme un banal fait divers. Le film se termine en effet par la voix très froide, très clinique du médecin légiste qui a une approche médicale du meurtre et de cette histoire. En suivant au pied de la lettre sa célèbre phrase sur le cinéma d’Alfred Hitchcock (« il filme les scènes d’amour comme des scènes de meurtre »...), Truffaut filme cette histoire d'amour comme il l'a toujours voulu : comme une passion condamnée à mourir.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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