Feux Croisés
Lundi 25 Novembre 2013
Dossiers

L'étreinte chez James Gray




L'étreinte, motif récurrent des films de James Gray, signifie beaucoup puisque les protagonistes s'enlacent uniquement entre êtres aimés et, s'il y a une absence d'amour, elle signale une trahison ou bien une feinte. En fonction des relations entre les personnages et de la progression de la narration, Gray varie la mise en scène de cette figure, clef du dilemme souvent décisive dans le choix final de ses héros. 

Pour Joshua dans Little Odessa comme pour Leo dans The Yards, l'étreinte entre un fils et sa mère marque un retour aux sources.
Pour le second, cette étreinte est un but ; elle n'arrive qu'au bout d'un long chemin (la moitié du film) et après plusieurs tentatives. Joshua finit par aller voir sa mère Irina (Vanessa Redgrave) sans que son père ne s’y oppose, juste après une négociation avec celui-ci. Pour appuyer la fonction rédemptrice de la séquence, Gray utilise une musique très proche de celle du premier plan de Little Odessa (analysé ici), illustrateur du non-manichéisme de Joshua. Puisque Little Odessa est un quartier très imprégné de culture judéo-russe, le retour du héros dans cet endroit implique un retour à ses racines et donc une réapparition auprès de la mère. On retrouve ici cette même abstraction grâce à l'emploi de cette musique, au calme et au silence inédits au sein de cet appartement aux airs funèbres. Gray insiste sur la traversée de ce couloir pour notifier que le chemin parcouru et les obstacles enjambés pour parvenir à ce retour aux sources est peut-être plus important que ce retour lui-même. D'ailleurs, durant cette étreinte, Joshua et sa mère ne se disent rien d'important : comme tous les fils avec leur mère, ils évoquent leurs souvenirs, elle lui demande de prendre soin de son frère... L'étreinte n'est ici qu'une parenthèse. Elle est utile au spectateur puisqu'elle signale que ce tueur peut être un homme bon. Certes, comme ce retour le lui rappelle, Joshua est un fils mais il est surtout condamné à exercer son métier de tueur à gages.


Des retrouvailles inégales
Des retrouvailles inégales
Pour Leo, le long chemin à accomplir pour retrouver sa mère correspond à son séjour en prison, et à sa sortie du tunnel (littérale comme métaphorique) qui en résulte. C'est donc tout naturellement que l'étreinte entre Leo et sa mère Val (Ellen Burstyn) se fait dès son retour à la maison. Gray filme cet enlacement du point de vue de la mère puis du point de vue Leo : l'émotion et la sincérité sont équivalentes. L’étreinte qui suit se fait entre Leo et son ami de longue date Willie Gutierrez (Joaquin Phoenix) mais sans le point de vue de ce dernier. Ce plan est précédé d'un plan large montrant Willie et sa petite amie Erica Stoltz (Charlize Theron), suivi du même plan la montrant seule. En juxtaposant ainsi deux mouvements scéniques tout en en variant leur mise en scène respective, Gray veut insister sur l'absence de contrechamp durant l’étreinte amicale, annonciateur de la duplicité et de la trahison de Willie envers Leo. Bien que l'action du film ait à peine débuté, une partie du dilemme est déjà établie grâce à ces deux étreintes : il sera notamment question d'un choix entre les liens familiaux sacrés car honnêtes (incarnés par la mère) et l'amitié (Willie), entre l'amour (Erica) et l'amitié (Willie).
A l'inverse de la relation naturelle entre Leo et sa mère, celle entre Erica et son beau-père Frank Olchin (James Caan) est faite de tromperies. Lorsque sa belle-fille lui demande d'aider Leo qui est en fuite, Frank serre Erica dans ses bras. Ce geste permet à Gray d'éclaircir le dilemme de Frank. Le plan de Frank enlaçant Erica montre un beau-père aimant tandis que le dialogue entre les deux personnages décrit un vengeur. L'image et les sons se contredisent et illustrent ainsi parfaitement les tiraillements intérieurs de ce père de famille hors-la-loi. S’il veut protéger sa famille, c’est pour conserver son travail, dans lequel l’image et l’apparence qu'elle communique sont importantes.

L'absence d'étreinte entre Bobby et son père
L'absence d'étreinte entre Bobby et son père
Dans La Nuit nous appartient, les multiples étreintes dévoilent aussi le statut des relations entre les personnages. Deux d'entre elles sont déterminantes pour les personnages : celle entre Marat Buzhayev (Moni Moshonov) et Bobby puis celle entre Burt et Joseph Grusinsky. Ces étreintes scellent une promotion professionnelle (Marat envisage de donner un autre club à Bobby, Joseph est promu capitaine) mais expriment aussi la fierté, cimentent un lien familial. Pour nuancer la relation conflictuelle entre Bobby et son père, Gray filme ce geste (cf. photogramme ci-dessus) juste après leur conversation dans l'église dans laquelle chacun était jusqu'alors dans son propre cadre. La volonté d'une étreinte de la part de Burt est signifiée par cette main tendue dans le vide et ce mot, « Careful ». Juste après la mort du père, cette absence d'étreinte sera d'une certaine façon compensée par une étreinte fraternelle, déterminante face au dilemme de Bobby puisqu'elle fera prendre à celui-ci une ultime décision, celle d'intégrer sa famille d'origine en devenant à son tour policier. A l'instar de l'étreinte maternelle au début de The Yards, la première étreinte entre Bobby et Joseph s'opère dans un champ-contrechamp parfait. On y décèle une authenticité inédite des sentiments puisque le visage des deux frères est perceptible. Pour une fois, ils sont réunis dans le même plan, enlacés, tandis qu’Amada est isolée de ce cadre, de cette étreinte (son départ de la pièce étant provoqué par une phrase prononcée par Bobby : « I don't want to be alone »). Face à ce retour aux origines irréversible, elle ne trouve plus sa place dans le cercle familial de Bobby puisqu'il revient, par cette seule étreinte, dans sa véritable famille.


L'étreinte chez James Gray

L'étreinte chez James Gray

Des adieux qui n'en sont pas
Des adieux qui n'en sont pas
Pour Leonard, l'étreinte familiale marque également un point de non-retour dans le dilemme. Alors qu'il s'apprête à rejoindre Michelle (Gwyneth Paltrow) afin de s'envoler pour San Francisco, Leonard croit ici dire adieu à ses parents. C'est en fait un enracinement immédiat et irrévocable au sein du noyau familial. La façon dont sa mère Ruth (Isabella Rossellini) l'enlace est de ce fait très éloquente : elle s'agriffe à son fils pour l'empêcher de s'éloigner du nid familial. Leonard ne le sait pas mais ces étreintes annoncent la fin du dilemme puisqu'elles le condamnent à rester auprès de ses géniteurs, en épousant Sandra Cohen (Vinessa  Shaw). Cependant, ces deux étreintes ne sont pas filmées de la même manière. Gray s'attarde particulièrement sur l’enlacement entre Leonard et sa mère en lui allouant un champ selon le point de vue du fils, inexistant lors de l'étreinte avec son père Reuben (Moni Moshonov). Chez Gray la mère est en effet toujours plus essentielle que le père.

L'étreinte chez James Gray

Deux fonctions de l'étreinte
Deux fonctions de l'étreinte
Si ces deux étreintes concluent implicitement le dilemme de Leonard, quelle étreinte l'a-t-il généré ? Les sentiments de Sandra envers Leonard sont évidents, contrairement à ceux de Michelle. Ce n'est que lorsque Leonard aura une preuve de ses sentiments que le dilemme se déclenchera puisqu'il s'agit d'hésiter entre deux éléments de même niveau. Cette preuve arrive lors de la séquence en boîte de nuit au moment où Leonard enlace Michelle pour, comme il est d'usage chez James Gray, lui montrer qu’il l’apprécie. Pour elle, hilare, cette étreinte est simplement festive et non affective ou amoureuse. Comme la drogue prise plus tôt par Michelle, cette étreinte crée un paradis artificiel pour Leonard. Leur deuxième étreinte dévoile pourtant la véritable position de Michelle : Leonard n’est qu’une épaule sur laquelle elle peut pleurer. Cette pulsion adolescente (selon Gwyneth Paltrow), donc ce dilemme entre deux idéaux féminins (selon Gray lui-même), entre la pulsion et la raison (selon Serge Kaganski), sont en effet basés sur un malentendu, sur cette seule étreinte.
Ce dilemme entre pulsion et raison est mis en relief dans deux summums absolus de l'étreinte : c’est-à-dire lors des deux scènes de sexe entre Sandra et Leonard puis entre Michelle et Leonard. Comparer la mise en scène de ces deux scènes revient à comparer les deux femmes donc à exposer ce que trouvent Leonard en elles, soit ce qui provoque son dilemme.

« Tandis que la blonde, au passé trouble, est associée au vertige et l'altitude, la brune apporte stabilité et protection […]. Les deux scènes d'amour décisives orchestrent cette symbolique avec soin et détails. Sensuelle et pleine de tendresse est la séquence avec Sandra, dans le nid douillet de la chambre. Celle avec Michelle, sur le toit et dans un froid glacial, a le caractère à la fois irréel et pénétrant de ces instants supérieurs de vie. » Jacques Morice, « Fenêtre sur cœur », Télérama, 8 novembre 2008.
 
L'analyse de Jacques Morice résume avec justesse les choix de mise en scène de Gray pour ces deux scènes. L'acte lui-même est constitué d'une succession de gros plans sur les corps en mouvement de Leonard et Sandra. Tout est mis en œuvre pour donner à la scène une sensation de chaleur, de confort, d'intimité : la musique d'opéra la magnifie, les cris de jouissance l'amplifient. L’étreinte n'est pas purement sexuelle puisque Leonard reste dans les bras de Sandra après l'acte. L'étreinte n'est pas ici une pulsion mais une expression de sentiments, du moins pour Sandra. 


Le regard caméra comme affront
Le regard caméra comme affront
La scène de sexe entre Michelle et Leonard est donc l'exacte opposée de la précédente. Les couleurs chaudes sont remplacées par des teintes bleutées, froides, le lit par un mur, la musique par le son du vent : tout suggère l'inconfort et le malaise. Pour Gray, « ce n'est pas un viol, mais il y a tout de même quelque chose de très sombre ». Un regard caméra de Michelle précède son étreinte purement sexuelle avec Leonard. Comme l'héroïne d'Un été avec Monika (Sommaren med Monika, Ingmar Bergman, 1953) avant elle, Michelle « regarde fixement la caméra, ses yeux rieurs embués de désarroi, prenant le spectateur à témoin du mépris qu'elle a d'elle-même ». Ce plan révèle que Michelle se trouve elle aussi au cœur d'un dilemme, proche de celui de Leonard. Elle est consciente que l'étreinte qu'elle s'apprête à donner n'est pas un geste sincère ; c'est pourquoi elle affronte le regard du spectateur, témoin de ce mensonge, de cette illusion offerte à l'homme qui l'aime mais qu'elle n'aime pas.

Ce texte est extrait du mémoire universitaire de l'auteur, intitulé Le dilemme comme fondement du personnage et de l'esthétique des films de James Gray, dirigé par Pierre-Olivier Toulza et soutenu en Juin 2013 à Paris-Diderot.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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