Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Reprises
Mathieu Macheret

La Machine infernale

A propos de L'Attentat de Jiri Sequens (1965)




La Machine infernale
Dans la sombre filmographie de Jiri Sequens, cinéaste tchèque honni pour son active propagande en faveur du pouvoir communiste, L'Attentat est généralement le titre qu'on retient. Non pas parce que la distance des époques – ce film de 1965 traite d'événements de vingt-deux ans antérieurs à sa sortie – aurait mis en sourdine momentanément la voix du Parti, mais bien parce qu'il s'agit, indéniablement, d'une brillante réussite. Il existe à cela plusieurs raisons. La première reste peut-être la plus simple : Jiri Sequens, staliniste marqué d'infâmie, jouissait d'un talent certain et d'une profonde compréhension de son art.
Le film revient sur l'assassinat, en 1942, de Reinhard Heydrich, haut dignitaire du parti nazi, envoyé à Prague pour mater la résistance tchèque, et replace l'affaire dans le cadre de sa rivalité avec Canaris, autre lion allemand, matois non-hystérisé par le Führer, observant (et influençant) depuis Berlin la tournure des événements. De la formation des assassins en Angleterre sous les ordres du gouvernement tchèque en exil, leur parachutage sur les terres du protectorat de Bohême-Moravie, leur hébergement clandestin, l'élaboration minutieuse du plan d'attaque, son exécution, les représailles démesurées des occupants sur la population, la planque des responsables dans les caves insalubres d'une église, la trahison de l'un des leurs, jusqu'à leur résistance désespérée sous une pluie de balles dans la paroisse assaillie par les chars nazis, L'Attentat enchaîne, avec une implacable logique, les événements antérieurs et postérieurs à l'assassinat comme on ouvre et clôt un dossier après en avoir exploré toutes les pièces. Et dans l'ordre, s'il-vous-plaît.
Il y a, chez Sequens, un tel fétichisme du fait – non pas de sa véracité, mais de son énonciation – une telle volonté de les faire tenir sur une ligne droite, qu'il fonde la structure de son film sur leur rigoureuse succession, puis sur leur emballement. Le rapport de cause à conséquence règne ici sans partage, chaque événement semblant découler directement de ce qui précède et pousser à ce qui suit, avec une telle force que la forme de l'engrenage, du piège qui se referme, finit par s'imposer. L'Attentat fait le tour de son sujet comme on fait le tour du propriétaire : en épuisant littéralement tout ce qui le concerne, de près ou de loin. Il pousse sa logique jusqu'au bout, jusqu'à sa propre exténuation, jusqu'au tout dernier coup de feu, qui signe la fin du film. Il s'est déroulé comme on déroule une belle équation : ligne par ligne, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à en tirer.
Il y a dans cette exposition de la mécanique historique, comme un effet boule de neige, une accélération, un emballement qui prend son spectateur à la gorge et ses protagonistes de vitesse. Tout d'abord montrés comme de solides professionnels, formés à la dure, le commando finit par perdre tout contrôle sur les événements. Une mitraillette qui s'enraye au moment de tirer sur Heydrich – terrifiant augure – annonce le revirement d'un destin qu'il faudra désormais subir. L'Attentat nous décrit moins un acte de résistance qu'il ne suit l'engagement d'une poignée d'hommes dans un cul-de-sac (l'ironie du cinéaste à cet endroit reste, d'ailleurs, largement inconfortable).

Jiri Sequens trouve dans cette conscience tragique la voie d'un pessimisme noir. On voit, dès les premières séquences, les haut-gradés de Berlin prendre la décision de laisser s'organiser un attentat contre l'un des leurs, simplement parce que son décès les arrange bien. La petite faction résistante, la population qui succombe massivement aux représailles nazies, ainsi qu'Heydrich et ses hommes, apparaissent comme d'aveugles marionnettes, dont les agissements ne servent qu'à conforter la place qu'occupent dans les hautes sphères ces Dieux des bureaux, ces administrateurs omnipotents. Il semble alors qu'aucun activisme, aucune guerre, aucune révolution ne puisse les renverser puisque ce sont eux, et eux seuls, qui en jettent les dés. L'histoire politique vue par Sequens n'est assurément pas saisie sous l'angle du progrès, mais comme la reconduction ad libitum des mêmes structures de domination sociale.
Dans cette cruelle concaténation des faits – qui est une des données du réalisme –, et leur succession effrénée – menant immanquablement au dernier survivant, à la dernière balle, à la dernière image –, dans cette course folle et irréversible, on trouve comme une homothétie du dispositif cinématographique, de ce film de pellicule lancé dans un projecteur et qui court, lui aussi, à sa perte. C'est pourquoi il n'est pas exagéré de dire que L'Attentat, de par sa structure, son rythme, son élan, son entêtement, touchait, à l'ère de la pellicule, à une certaine essence de l'art cinématographique.

L'Attentat de Jiri Sequens. Avec Radoslav Brzobohaty, Ludek Munzar.
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