Feux Croisés
Lundi 4 Février 2013
Juste une image

La colonne transparente




Hervé Guibert dans La pudeur et l'impudeur (1991)
Hervé Guibert dans La pudeur et l'impudeur (1991)
Prises de sang, séances de kinésithérapie, opération sous adrénaline, douches matinales ; depuis trente-trois minutes, les plans défilent sur l'écran obscur et Hervé Guibert s'y expose sous toutes les coutures et blessures.
Et pourtant, il suffit qu'il entre dans le champ et nous tourne le dos, accompagné de quelques notes de piano - arrangement kitsch d'une chanson de Christophe enregistrée dix ans plus tôt - pour que je me sente aussi fébrile que lui.
"Je suis fatigué, de faire semblant, d'avoir une histoire. Le ciné, ça marche pas toujours. Aujourd'hui, j'ai fini d'inventer ma vie. J'imagine... L'Italie."
D'autres ont parlé avant lui, d'autres le feront après : mais en cet instant, cet instant seul, il n'y a que lui. Son corps creusé recouvert de kaki et de noir laisse deviner sa colonne vertébrale. Mouvement timides et stature droite: cette image ne constitue pas tant un archivage en cours que du temps donné à ceux qui peuvent encore ouvrir leurs yeux. Je n'étais pas née et cet homme était déjà mort. Je regarde son dos comme je verrais la mort en face, toutes les morts réunies et honnies. Je regarde son dos en enfonçant le mien dans le siège, pour être sûre d'être bien là. Je regarde son dos avec celui de mon voisin de devant superposé. Je ne connaitrai jamais son visage.
Suspendue entre deux temps, la silhouette émaciée d'Hervé Guibert s'impose comme un sommet culminant entre un mannequin d'enfant iroquois et un crâne portant son chapeau. Il le portera en Italie. La fin est proche, nous le savons dès le début, et ce n'est pas du cinéma. La fin est proche mais il est encore là. 

"Il faut déjà avoir vécu les choses une première fois avant de pouvoir les filmer en vidéo. Sinon, on ne les comprend pas, on ne les vit pas. La vidéo absorbe tout de suite et bêtement cette vie pas vécue mais elle peut aussi faire le lien entre photo, écriture et cinéma. Avec la vidéo, on s'approche d'un autre instant, de l'instant nouveau, avec comme en superposition, dans un fondu enchaîné purement mental le souvenir du premier instant. Alors, l'instant présent est aussi la richesse du passé." 

Certains films nous rappellent que nous sommes mortels. La Pudeur et l'Impudeur nous affirme que nous sommes en vie.


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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