Feux Croisés
Vendredi 20 Juin 2014
Champs-Elysées Film Festival 2014
Laurent Husson

La comédie est aussi affaire de politique

A propos de Sun Belt Express d'Evan Buxbaum (2014) en Compétition Officielle




Peut-on rire des dangers de la traversée clandestine de la frontière mexico-américaine ? Visiblement oui. C'est en tout cas ce qu'avait constaté Evan Buxbaum, scénariste et réalisateur de Sun Belt Express : ayant travaillé plusieurs années durant comme serveur, il eût plusieurs fois l'occasion de discuter avec des collègues immigrants mexicains, qui lui racontèrent leur parcours avec une étonnante légèreté et un humour bon enfant. Doit-on en conclure qu'il ne s'agirait après tout que d'une expérience haute en couleurs ? Absolument pas. Fasciné par la désinvolture de ces témoins chanceux, Buxbaum a cru bon de leur rendre hommage avec cette même désinvolture.
Que l'on soit d'accord : traiter de sujets graves par le biais de la comédie n'est en soi pas une mauvaise chose. Dédramatiser un phénomène tragique est aussi une intention louable chez Buxbaum de vouloir sensibiliser un plus grand public à cette question. Mais encore faut-il avoir un véritable point de vue sur le sujet.
 
Qui dit comédie, semble vouloir dire ici personnages clichés : le père de famille professeur de philosophie, austère mais badass dans le fond, la mère de famille psychorigide candidate républicaine pour la gouvernance du comté, leur fille adolescente révoltée, l'amante mexicaine du père prête à tout pour le suivre, les immigrants mexicains représentants chacun une frange de l'immigration clandestine (le jeune qui doit partir pour aider sa famille, l'éternel voyageur, la « mule »), les policiers américains corrompus... Le procédé de la caricature aurait cela dit pu être intéressant : utiliser des stéréotypes pour dénoncer une hypocrisie politique globale. Car Evan Buxbaum avait ici un sujet en or : celui de l'immigration clandestine comme face cachée du rêve américain. Malheureusement, sa réflexion ne dépasse pas celle du personnage principal : le père (Tate Donovan, inexpressif), qui transportait des clandestins jusqu'ici sans grand questionnement moral pour se faire de l'argent facile, se rendra finalement compte, lors d'une scène finale archi-téléphonée, de la terrible exploitation des immigrés mexicains aux Etats-Unis, prise de (bonne) conscience tardive vraiment peu crédible.
 
Il est tout à fait dommage que Buxbaum ne soit pas parvenu non plus à choisir le sujet central de son film, se dispersant dans des intrigues traitées de façon superficielle (la relation père-fille, les raisons des départs des trois mexicains...). Reconnaissons tout de même au cinéaste l'intention juste d'avoir voulu donner une voix à ces immigrés mexicains, de conférer à ces personnages autant de poids qu'aux personnages américains – tout en gardant parfaitement à l'esprit les fossés socio-culturels qui jusqu'au bout les séparent (les personnages évoluent pour la majeure partie du film dans deux espaces bien distincts : l'espace libre de l'habitacle pour les américains, et l'espace étouffant du coffre pour les mexicains – entièrement dépendants de tiers américains pour accomplir leur traversée). Dommage cependant que la mise en scène soit aussi plate – voire par moments carrément grossière (magnifique plan en contre-plongée du personnage d'Ana en train de vomir aux toilettes...).
 
Pour véritablement rendre hommage au courage des immigrants mexicains, Evan Buxbaum aurait dû davantage chercher à comprendre leurs motivations et la complexité politique de la frontière américano-mexicaine.




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