Feux Croisés
Samedi 14 Juin 2014
Champs-Elysées Film Festival 2014

La montre et l'écusson

A propos de Fort Bliss de Claudia Myers (2014) en Compétition Officielle




Le second long-métrage de Claudia Myers étonne par sa capacité à accomplir les différentes et fastidieuses tâches qu’il se fixe tout au long de l’histoire.
En premier lieu, et c’est l’argument du film, l’évocation d’une relation difficile entre une soldate qui revient d’une longue mission en Afghanistan, Maggie Swann, et son fils de cinq ans, Paul. Les liens sont défaits, les hurlements de l’enfant succèdent aux silences pesants d’une chambre d’hôtel miteux. Puisque les mots disparaissent (« Maggie » remplace « Maman »), il faut inventer un nouveau langage qui instaurera ainsi une relation neuve entre les deux personnages. Dans une scène à la lumière superbe – les visages de Michelle Monaghan et Oakes Fegley ressortent de la nuit bleutée par les reflets de la Lune – Maggie propose à Paul de redémarrer leur relation, de feindre qu’ils ne se connaissent pas pour apprendre à vivre ensemble. Il y a une émotion particulière à voir cette mère et son fils partir sur la route à moto, l’impression forte de voir naître une cinéaste évoluer dans des décors à sa mesure : grands et ouverts, ils conditionnent la perte de repères d’une femme qui n’est plus qu’un souvenir pour ses proches.

Le film, s’il se contentait de cela, ne serait qu’une émotion vite oubliée pour le spectateur. Il arrive au contraire à évoquer d’autres sujets, et à dépeindre ce que l’on pourrait qualifier de premier personnage mannien féminin. Car il y a, assurément, du Michael Mann chez Myers, qui prend du temps pour nous présenter le sergent Swann comme une professionnelle accomplie. Secouriste de guerre, elle arrive à retirer une petite roquette qui pourrait exploser d’une seconde à l’autre du corps ensanglanté d’un soldat. Faisant preuve d’un sang froid étonnant, il sera difficile pour elle de choisir entre sa famille et son travail. Semblable au Vincent Hanna de Heat, elle confie à un proche qu’une partie d’elle a envie de repartir sur le terrain. C’est un fantôme qui cherche à s’ancrer dans une réalité, celle de son fils, qui n’a plus l’âge d’apprécier des photos de canard en plastique prises par sa mère pendant son long séjour, de Fort Bliss – base militaire du Texas où elle est affectée temporairement ; un spectre qui veut se réincarner dans un corps, avec quelques rapports sexuels brutaux mais brefs ; une conscience qui cherche la paix au milieu de réminiscences douloureuses.

A l’impossible équation des personnages manniens qui fléchissent sous le poids du temps, Myers répond par l’usage d’une montre réglée sur le fuseau horaire du Texas, montre que Swann regarde alors qu’elle vient de regagner l’Afghanistan pour une nouvelle mission. L’heure de se coucher, dit-elle. C’est toute la singularité du film et de son auteur qui s’exprime ici : après le mutisme, la dispute, le jeu de rôles puis l’étreinte maternelle, voici le signe de reconnaissance. Davantage qu’un souvenir ludique, cette montre est pour Swann et Paul un code, symptôme d’une vie déchirante, compromis de la tendresse envers un fils et du devoir envers un pays. Cet objet dans lequel s’engouffre toute la tristesse du film devient la nouvelle étape d’un langage à distance.

Fort Bliss de Claudia Myers. Avec Michelle Monaghan, Oakes Fegley, Emmanuelle Chriqui, Ron Livingston, Manolo Cardona, Gbenga Akinnagbe, John Savage. Pas de date de sortie en France.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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