Feux Croisés
Mardi 17 Septembre 2013
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Sidy Sakho

La tête ailleurs (Soderbergh sans grande rancune)


Parce qu'il surclasse infiniment un Michael Bay, Steven Soderbergh méritait un dernier regard relativement bienveillant sur son œuvre très surestimée, mais plutôt à image de son temps.



Schizopolis (1997)
Schizopolis (1997)
Cela semble avéré : Ma vie avec Liberace sera bien le dernier film de Steven Soderbergh, en même temps que son vingt-sixième en vingt-quatre ans. Il n’y a pas si longtemps, disons lors de la sortie de l’inconséquent Contagion (2011), l’auteur de ces lignes se serait contenté d’un « hourrah », pas mécontent de ne plus avoir un autre de ses films à rattraper à des fins professionnelles. Cette retraite devenue effective, il reconnaîtra ici, sans toutefois la réévaluer, que l’œuvre du cinéaste aura su composer à sa manière avec quelques interrogations liées au contemporain. Aussi mainstream qu’expérimental, lisse mais souvent bizarre, ce cinéma sembla surtout se poser en direct la question de sa propre nécessité.

Pris pour eux-mêmes, la plupart des films de l’auteur d’Erin Brockovich (2000) restent, rétrospectivement, de minuscules objets glissants, furtifs, affranchis de toute aspiration à faire date au-delà du temps de leur visionnage. Ainsi de la trilogie Ocean (2002-2007), de qualité décroissante, allant à mesure vers un pur principe d’enchaînement de plans et séquences, au sens aussi musical qu’industriel. Tout coule, tout roule... who cares ? Un autre film, d’autres images sont déjà sur le feu. Soderbergh aura fait œuvre d’avoir la tête ailleurs, moins inquiet des enjeux d’un quelconque récit que des « vues » qu’il rend possible. Il n’aura jamais été question d’avancer, même à rebours. Encore moins de courir – dans un souci tout hitchcocko-depalmien – vers un sens, une origine, une « vérité », mais de s’arrêter provisoirement sur un angle de fortune.

Là fut l’horreur d’un film comme Traffic (2001), insinuant très sérieusement qu’une distinction chromatique pouvait faire illusion, contrer la pure absence de regard du cinéaste sur les tenants et aboutissants de ce que contient l’image. Il n’y a rien à voir, mais quelques plongées ou contre-plongées filtrées de jaune ou de bleu suffiront sans doute, sur un malentendu, à distraire l’œil le temps que ça se passe (ou que ça ne se passe pas, justement). Cet « art aveugle » a aussi son charme. Notamment, par exemple, dans Girlfriend experience (2009), où il sert de cadre idéalement opaque, tout de surface, à un monde épargné d’affects. Le prétexte hype Sasha Grey se conformait plutôt bien à une semi-histoire et une esthétique tendant vers la dilution de l’identité.

Deux degrés de tolérance d’un même système d’évidement, donc. Deux perspectives d’appréhension de ce qui, paradoxalement, se veut un travail sur le plat, sans aspérités. Cette platitude est d’ailleurs ce qui rattache le mieux, comme dit plus haut, les films de Soderbergh aux affaires contemporaines. Son cinéma aura été exemplaire d’une mise en valeur prioritaire de l’image seule, dans son potentiel du sur comme de sous-exposition. Moins de dramaturgie, c’est plus d’attention portée au seul rendu du filmage. 

Schizopolis, petit film conceptuel et jouissif de 1997, était la bande-annonce baroque et barrée de films en apparence plus concernés par leur « sujet », tels que Che, Girlfriend expérience et autres Effets secondaires, où c’est cette fois la technique elle-même, la HD, qui rend l’image suspecte et schizophrène. La vanité d’un Contagion n’interdit par exemple pas d’être saisi par la forme d’anonymat de figures aussi familières que Gwyneth Paltrow, Marion Cotillard ou Kate Winslet. La maladie, le virus, le bug, sont peut-être le vrai sésame de l’imagerie soderberghienne. Fixer (une situation, un visage, un espace-temps) serait une cause perdue, une utopie dans un monde où de toute manière les flux (audiovisuels, migratoires...) s’amoncellent dans une certaine indifférence.

Sa relative folie, son aptitude à enchaîner trois films voire plus en six mois, son statut un peu unique d’auteur multipistes sont probablement ce qui manquera le plus, à moyen terme, aux aficionados de Steven Soderbergh. Ainsi qu’aux résistants. Tel Salinger (on peut rêver), son absence pourrait même accoucher d’un mythe. Aucune raison réelle de pleurer, en attendant.




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