Feux Croisés
Lundi 12 Novembre 2012
Dossiers
Camille Polet

La tête la première




Dans Après Mai, dix-huit ans après L’eau froide, Olivier Assayas retrouve Gilles et Christine. Ce ne sont pas les même personnages, et pourtant, ils s’inscrivent dans un même élan : les années 1970, l’adolescence, et le passage à l’âge adulte durant une période bouleversante et bouleversée. Dans les deux films, Olivier Assayas s’immisce dans un groupe de jeunes gens, et y capte le mouvement des corps à peine sortis de l’enfance, corps qui se cherchent, se heurtent et se font mal pour voir. À la fin de L’Eau froide, Christine se jette dans un torrent, en plein hiver. Dans Après Mai, Laure se jette dans le feu pour l’éteindre se croyant encerclée par les flammes. Plus clairement politique, Après Mai se veut le prolongement de l’eau froide. Au centre de chaque films, une séquence de fête autour de brasero, dans des maisons à moitié abandonnées des environs de Paris. Dans l’Eau froide, nous sommes plongés, la tête la première dans une époque, dans la violence de l’adolescence, sans ce regard plus lointain et réflexif d’Après Mai. Nous ne sommes pas après, nous sommes dedans et en plein dedans. Mais la conscience que tout cela ne peut durer donne au film une nostalgie du moment présent et ce particulièrement cette séquence centrale, enivrante et désespérée. 
La tête la première

Gilles, le vélo à la main, la clope au bec traverse une forêt brumeuse et touffue, qui n’en finit pas, tout en s’exerçant à l’anglais grâce à Ginsberg. Vortex of telephone radio, Emptyness. Tout d’un coup, ce n’est plus Paris, ce n’est plus la ville, mais un endroit à part, les chouettes hululent, et déjà, le monde réel est loin. C’est une hétérotopie telle que la décrit Foucault, hétérotopie d’une époque et d’un lieu, vivant selon ses propres lois, et surtout sa propre temporalité. Car le temps s’étire, jusqu’à l’aube, ce n’est plus une nuit, c’est la synthèse d’une adolescence. En une scène de presque trente minutes, languide et hypnotique, Assayas traverse l’époque, sans la commenter, en collant au regard des jeunes qu’il filme. La caméra traverse un lieu, dont le réalisateur ne donnera jamais de vue d’ensemble, que la vue parcellaire rendra labyrinthique, un lieu destiné à être limité dans le temps, que la mort annoncée rend plus vivant. Ce qui se passe dans cette campagne ne peut pas durer, tout est déjà fini, teintant chaque regard, chaque danse et chaque baiser d’une indéfectible nostalgie. Christine, à peine échappée d’une clinique psychiatrique, erre parmi ce groupe, mutique. La caméra la saisit en train de rêvasser, tout d’abord de haut, mais un mouvement nous ramène à son visage, pour ne plus le quitter, et pour adopter définitivement cette hauteur. Embrasser le point de vue de Christine de manière aussi fusionnelle sauve la séquence du bilan, du commentaire. On traverse simplement cette fête, on se laisse enivrer par la musique de Dylan, Nico ou Cohen sans en tirer des vérités sur les années 1970, trop commentées et connotées. Non, on tente simplement de redonner vie à cette petite période de jeunesse et d’absolu. Le mystérieux mal de l’adolescence est peut être simplement de ne pas accepter que chaque minute vécue est morte et que tout ce qu’ils tentent de construire est une parenthèse, que la réalité viendra briser. Lorsque Christine propose à Gilles de partir avec elle, dans une ferme, loin (ferme qui n’existe pas, utopie d’une liberté, sans eau ni électricité), il hésite. « T’as hésité, fallait pas hésiter. - J’ai pas hésité mais laisse moi juste une seconde. - Non, pas une seconde. Rien, c’est trop tard. » Assayas l’a compris, il ne laisse pas la seconde de réflexion au spectateur, il l’immerge, plongeant la tête la première dans l’ivresse de l’absolu, sans recul. Léo Ferré dans Vingt ans chante, C’est jamais tout c’est jamais rien, ce rien qui fait sonner la vie comme un réveil au coin du lit. C’est là l’enjeu, que ce soit tout ou rien. Pas d’entre deux, quitte à en mourir. La caméra d’Assayas retombe en jeunesse, et ses longs travellings sur les murs, les invités, les tourbillons autour de Christine seront toujours à hauteur de visage, même lorsque petit à petit, elle baisse la tête pour se couper les cheveux, et finir à terre. Se couper les cheveux, mutilation à la portée de tous et préfiguration de son désir de se nuire, est caressé par le cadre, filmé sans violence, comme un moment d’ivresse à part entière. Petit à petit, elle s’écroule, elle se détache du monde qui l’entoure, et la caméra se rapproche, la colle et la caresse (de moins en moins de gens passent devant la caméra, l’espace autour d’elle se dégage), jusqu’à ce que la violence éclate et que Christine plante les ciseaux dans l’épaule de sa camarade, et que le cadre devienne hystérique. Mèche après mèche, elle coupe ce qui la relie à ce groupe et pourtant la séquence ne  se recentrera pas réellement sur elle, elle restera une scène collective grâce à la liberté de narration et de mise en scène. L’indépendance de la caméra lui permet de perdre ses personnages principaux durant quelques minutes, et de les retrouver au coin d’un mur, pour les perdre à nouveau. On s’arrête sur des inconnus, comme lorsqu’ils se passent la pipe à opium que l’on suit de main en main, pour finalement s’arrêter un peu plus longtemps, mais si peu, sur une jeune fille qui fume. La fumée s’élève dans l’air et son regard se perd dans le lointain, et déjà on part capter un autre visage, un autre mouvement. L’essentiel est filmé en courte focale, et les gros plans nous perdent dans cette maison, qui n’est jamais présentée comme un lieu réel. Le statisme de la caméra lorsqu’elle filme les adultes est ici renversé. La caméra ne s’arrête jamais, pas une seconde, pas un plan. La quête d’Assayas à travers tous ses films, créer du mouvement et de la vie se détache de l’envie et la vie advient. L’impression de vie ne relève pas d’une volonté forcenée d’en créer, mais plutôt d’un lâcher de contrôle libérateur. L’ampleur de la fête, la profusion de visages, le temps qu’il prend pour les scruter, scruter les moindres gestes, les lèvres que l’on mord, les sourires à peine esquissés ouvre la scène vers une multitude de possibles, d’histoires, vers du spontané. Les conversations se tiennent en marchant, avec des gens qui passent. On ne s’arrête pas pour parler, on ne s’arrête pour rien, même pour s’embrasser. 
La tête la première

Dans un film dont le titre donne le ton, froid, cette séquence apparaît comme le point chaud, comme la combustion de ce qui est en germe dans le reste un film. Que la caméra passe d’un endroit à l’autre, les flammes sont présentes dans le cadre, présence qui devient objet à part entière avec l’immense feu de joie autour duquel tout le monde danse et casse les chaises, et le mobilier de la maison dans une danse exutoire et libératrice. Les corps se libèrent, et la sensualité commence à habiter ces amours balbutiantes, les gestes sont maladroits. La main de Christine caresse le coup de Gilles, et ce sont les premiers baisers, les plus beaux, ceux qui durent si peu. Une jeune fille fume la pipe à opium, seule d’un coup, et elle ne sait pas vraiment comment la tenir. Une seconde de doute, et puis, elle tire dessus. Les corps sont à peine éclos, si fragiles encore. Les hésitations habitent la scène, chacun se cherche et cherche l’autre à travers ces petits gestes d’amours, pas encore machinaux. C’est à la fois une somme de solitudes (gros plans) et un groupe qui se lie et se délie, comme la caméra qui cherche sa route parmi ces visages. Cet absolu, n’est finalement qu’une image rebattue de la jeunesse. Assayas n’invente rien, les attributs de la jeunesse, la drogue, la musique, la révolte, sont déjà vus et revus. Mais c’est dans la fragilité des gestes de l’adolescence, dans ces plans un peu trop longs, que sont captée les doutes inhérents à tout essai utopique, aussi peu inédit soit-il.
Et lorsque le jour se lève, un dernier travelling accompagne la fin de ce rêve, de cet élan. C’est le réveil au coin du lit, ça a été tout et rien, maintenant est venu le temps du retour. La campagne mouillée et brumeuse a des allures grises de matin de nuit blanche triste. Nico résonne, et son timbre éraillé donne à chaque geste une gravité mélancolique. Quelques jeunes courent encore, se réunissent autour des braises encore fumantes de ce qu’aura été le grand feu de la nuit. Les bâches claquent au vent, il fait de nouveau froid. Et pour conjurer cette fin, les vitres sont brisées, et détruit les derniers restes de ce qu’aura été cette (petite) expérience de l’absolu. Christine et Gilles vont partir, essayant une dernière fois de se construire un espace-temps à eux. Mais ce soir là aura été le grand soir, le grand brasier, le sursis d’utopie. L’espace d’une nuit, nous y aurons cru, au moins nous aurons été invités, plongés dans la beauté triste des moments hors du temps, des enclaves de liberté, aussi éphémères soient-elles. 
La tête la première




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