Feux Croisés
Mercredi 12 Novembre 2014
Dossiers
Oriane Sidre

La vérité glisse...




Changeling. En donnant à cette histoire, tirée d'un fait réel, le nom d'une créature fantastique, Clint Eastwood stimule une veine transformatrice et génératrice de mouvements dans son film. Le changeling – ou changelin dans sa traduction française – est une créature pouvant prendre l'apparence d'un autre. Le film attribue ce leurre fantastique au petit garçon retrouvé par la police et imposé à Christine Collins. La mère célibataire interprétée par Angelina Jolie lutte pour faire reconnaître l'erreur et demander la recherche de son fils, toujours porté disparu. Cette thématique de l'enfant mensonger soulève et entraîne les mutations dans Changeling, les changements d'une couche à une autre. Pourtant, ce mouvement n'est jamais totalement démontré, ni concrètement révélé, dans le film de Clint Eastwood.


Changeling travaille sur la surface, sur la couche que composent ses images, ses personnages. Dès l'ouverture du film, il s'agit de pénétrer en douceur la photographie de ces années trente. Un doux panoramique sur la ville se teinte progressivement de couleurs, se glissant dans la peau de ces quartiers et de ces rues où vont se jouer le drame. Le vernis pâle et boisé recouvrant les images composées par le chef opérateur Tom Stern enrobe également le corps et le visage de son héroïne. Christine Collins apparaît crispée, droite et très maquillée, longiligne statue glissant sur ses rollers dans le centre téléphonique où elle travaille. Le choix d'Angelina Jolie n'est pas sans rapport avec cette tension dans l'apparence du personnage : les lèvres pulpeuses, le visage allongé et les traits marqués de l'actrice renvoient aux canons de beauté de l'époque, jettent un pont vers l'univers du film et sa tendance iconique. Le visage de la femme est, à lui seul, reconstitution de la texture d'un temps particulier.

 

Changeling. Sous ce vernis de la reconstitution, le film change dans ses tons. Les thèmes se succèdent telles des peaux greffées avec soin au tissu de cette tragédie maternelle. La rigidité et la droiture d'Angelina Jolie dirigent cette dilution des thèmes. Les mains s'arquent chez elle comme les tons s'arquent dans le film d'Eastwood. Au malaise kafkaïen que subit la jeune mère vient se tendre ainsi la courroie du film politique et social, puis du thriller désertique. Mais ces changements sont impalpables dans le film d'Eastwood, aussi invisibles que la substitution du corps de l'enfant par un autre.  


Car la vérité glisse. Lorsque l'enfant qu'on accuse d'avoir menti clame enfin avoir été dirigé par les policiers, on le jette rapidement dans un train, coupant court à sa version des faits. De même, la vérité sur le meurtre du petit Walter Collins restera un mystère, suspendu comme les deux corps s'agrippant dans la prison où est enfermé Gordon Northcott. Sans cesse, le film révèle sans véritablement aller dans une totale résolution des faits. La première partie offre un regard criant sur cette capacité de désengagement, où il s'agit de constituer les faits plutôt que de les reconstituer. Les séquences se succèdent avec limpidité, douceur, heurtant soudain par l'évanouissement de la silhouette enfantine aperçue aux côtés de la mère. La réalisation, très mobile à ce niveau, trompe en entraînant bien souvent son spectateur dans la mauvaise direction. L'excitation de Christine grandit lorsqu'elle entend des voix d'enfants derrière une palissade, ou lorsqu'un travelling prolonge avec passion son regard sur les silhouettes descendant du train. Si certes la suite du film conduit, au travers du révérend incarné par John Malkovich – pourtant réputé pour ses rôles mensongers, un comble ! – le chemin de la dénonciation et du soulèvement social, celui-ci ne sera que fragmenté, livré avec parcimonie au travers de quelques scènes qui ne sont que des stèles dans un magma de silence et de mensonge.

 

À bien des égards, Changeling partage des points communs avec Secret Sunshine (Lee Chang-dong, 2007). Osons la comparaison entre deux cinéastes aux tempéraments et aux origines différents pour y trouver dans l'exception de ces deux films le lien qui les définit. Dans Secret Sunshine, une jeune mère perd tragiquement son fils, et tente de se reconstruire à travers la religion. Au regard d'Eastwood sur la corruption des années trente répond en écho celui, cynique, de Lee Chang-dong sur l'atmosphère faussement compatissante des villages coréens du XXIème siècle. Entre les deux films, bien que les points de vue diffèrent sur la religion – engagement au nom des valeurs de l'Eglise dans l'un ; violente démonstration de la manipulation religieuse sur les plus démunis dans l'autre – s'agite un mensonge constant de la surface. La douceur ensoleillée des plans du film de Lee Chang-dong rejoint les couleurs atonales et automnales du film d'Eastwood. Sous les rayons de ces douceurs visuelles coulent les atrocités des événements, et se déploie l'effroi dissimulé1.


Très peu de violence véritablement physique, visuellement éprouvée, ne sera ainsi montrée dans Changeling. Quelques visions lancinantes de Stanford Clark, le neveu de l'assassin, déchirent tels des éclairs le milieu du film. Seule la partie dans l'asile demeure le seul moment d'exposition totale des faits. Sa violence constitue presque un affront envers l'esthétique précédemment installée. Le vernis de Christine craque sous l'éclat des jets d'eau ou des voix s'affrontant dans les couloirs. La mère ressort par ailleurs chancelante du lieu, silhouette fripée devant reconquérir son apparence, sa peau paraissant comme malmenée et presque retournée. Souvent, ce vernis qui recouvre le visage de son actrice, ou les images du film, est ainsi proche de l'effritement. Saisi dans un état de décomposition, mais suffisamment solide pour ne jamais s'effondrer, il offre un liant glissant où dérape la vérité. Car c'est bien ce sujet qui définit l'histoire singulière de Christine Collins, au-delà de son rapport à une époque et à un fait divers, celui d'un impalpable, aussi bien qu'intense, sentiment de perdition de la vérité.




1  Pour prolonger la comparaison, le plus criant point de liaison entre ces deux films demeure bel et bien dans leurs séquences de prison. Les deux mères mises en scène confrontent, d'abord avec compassion, puis avec incompréhension, un présumé responsable de la disparition de leurs fils. À chaque fois, la confrontation, pourtant synonyme de révélation d'une réalité, ne fera que renforcer le trouble des deux femmes.
 




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