Feux Croisés
Mercredi 5 Septembre 2012
Juste une image

Le 401ème coup




C’est un immeuble vétuste. Les lézardes qui figurent sur la façade paraissent d’autant plus profondes que le noir et blanc d’Henri Decaë est sans concession. C’est un immeuble vétuste mais un hôtel miteux avant tout. Une petite porte se dessine laborieusement en bas du cadre. Une jeune fille en imperméable plastique clair y attend. Soudain, une silhouette désinvolte, adolescente à coup sûr, surgit dans le cadre. Antoine Doinel.  Antoine Doinel, forcément, puisqu’il est le héros du film, que nous le suivons pas à pas, pour finir foulée par foulée. Il s’arrête au niveau de la porte. La fille lui fait signe de le suivre. Une seconde de latence. La fille ouvre la porte. Ils entrent. La porte se referme. Plan suivant. Antoine et René marchent dans la rue. Ils se préparent au vol du siècle, eux, les chercheurs d’absolu qui s’en vont étreindre une machine à écrire.

Cela doit être l’affaire de quelques secondes. Le bruit de la circulation alentour me fait penser que cela se passe non loin de la place de Clichy. Pourtant, à chaque visionnage des Quatre-cents coups, je m’étonne. Cette image n’existe pas. « Tes parents disent que tu mens tout le temps. » Alors pourquoi existe-t-elle dans ma mémoire, précisément calée entre la séquence du spectacle de Guignol et l’épisode du vol ? Il s’agit sans doute d’une réponse inconsciente, compassionnelle, pour sauver Doinel des affres de l’interrogatoire de la psychologue avant l’heure.

- As-tu déjà couché avec une fille ?
- Non, jamais, mais je connais des copains qui m’ont dit, si t’as vachement envie, tu peux aller rue Saint-Denis. J’y suis allé mais je me suis fait engueuler par des filles et j’ai eu vachement la trouille, alors je suis parti. Et je suis revenu plusieurs fois… Un jour, un Nord-Africain m’a remarqué et m’a dit qu’il connaissait une jeune qui va avec les jeunes. On l’a attendue dans son hôtel. Mais au bout d’une heure, comme elle ne venait pas, je me suis tiré.

À rendez-vous manqué, image manquante. Une image qui me manque à chaque visionnage, que j’attends avec impatience et déconvenue. Le souvenir des 400 coups n’est rien face aux 400 coups qui se souvient de chacune de ses images. Alors, oui ; juste une image… Ou une image juste sur l’écran noir de mes nuits blanches.


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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