Feux Croisés
Vendredi 29 Novembre 2013
Dossiers
Sidy Sakho

Le Cœur sous le manteau (déclarations muettes)


Dans un film de James Gray, le cœur bat très fort, plus fort sans doute que dans la moyenne du cinéma contemporain. Ce qui ne veut pas dire que l'amour s'y exprime en toute sécurité.



Chez James Gray, le sentiment est partout, coule dans les veines du film, se lit dans chaque geste, chaque regard. Peu de personnages sont physiquement, morphologiquement aussi expressifs, aussi parlants que dans son cinéma. Peut-être est-ce l'une des raisons pour lesquelles le cœur a autant de mal à laisser la parole démêler l'affect. C'est à la condition de se côtoyer sans s'étreindre, ou alors le moins possible, de se soutenir sans s'épancher que la grande fiction noire typiquement « grayenne » est vouée a se dessiner.


L'amour, entre deux frères, d'un père pour ses fils, de deux vieux amis, d'un homme pour une femme, s'énonce généralement très tard, pour ne pas dire trop tard, lorsque l'un des deux sera absent, ou le moins disposé à l'entendre. C'est même très souvent à l'heure de la mort de l'aimé(e), face à son cadavre que se mesure la terrifiante perte de temps, que s'exprime, entre jambes qui lâchent et larmes étouffées, la pesanteur d'un soutien perdu. Beaucoup de compagnons sacrifiés, donc, dans ces cinq films, entre impacts de balle, chutes, dégringolades et autres accidents. Le flou sentimental correspond presque idéalement à l'extrême clarté des états de corps. La misère affective, l'irrécupérable, la frustration, chaque film de James Gray parvient plus d'une fois à les figurer absolument.


Aussi n'est-il pas surprenant que la seule déclaration d'amour assumée de ce cinéma soit contrée par un empêchement, une charge de taille : la météo. Il n'est un secret pour personne, au moins depuis Rohmer et maintenant Hong Sang-soo, que la séduction n'est pas la même en maillot qu'en doudoune, à 30 qu'à -10 degrés. Météorologies affective et effective, au cinéma plus sans doute que dans la vie, avancent main dans la main. Et pour un cinéaste aussi nocturne, aussi hivernal que James Gray, c'est forcément couvert que Leonard (Joaquin Phoenix) pouvait être enfin disposé, au bout de soixante-quinze minutes de métrage, à dire et même répéter à Michelle ces trois mots qu'il n'aurait su retenir plus longtemps : « I love you ! ». Sur le toit, dans leurs gros manteaux, par un froid de canard, Elle et Lui reconnaissent mutuellement leurs folies respectives, s'élisent (lui surtout) comme âmes sœurs dans l'expérience du chagrin, de la douleur d'aimer ou avoir aimé sans retour.  


Le cri du cœur de Leonard sera certes récompensé par une étreinte, mais trop d'épaisseurs, trop de tissu, trop d'inconfort liés au lieu et au temps de sa déclaration accentuent sa dimension vaine. Et d'autant plus bouleversante. Michelle entend bien ses mots, semble touchée, se donne à lui (se laisse prendre plutôt), mais son silence dit bien qu'elle n'est pas ici. Dans ce cinéma, cette séquence inoubliable l'avoue, déclarer son amour est plus grand châtiment encore que le silence. Pour certains, aimer ce cinéma, c'est aussi rougir un peu de s'être laissé conquérir par une affectivité aussi pure (et dure), accepter, tout à la disposition de l'écran, d'être cueilli sans résistance par une sentimentalité si criante... et pourtant si muette.  





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