Feux Croisés
Dimanche 21 Avril 2013
Dossiers
Léo Richard

Le carrosse est avancé




Le carrosse est avancé

La Ville est posée d'emblée, figée en une photographie ancienne. La Chambre viendra plus tard, avec les couleurs, avec le mouvement.

Une note tenue à l'orgue vient dire toute l'éternité d'un instant immobile, prêt à se rompre. La photographie est fragile, elle frémit de petits tremblements de foule. L'histoire déborde car elle a trop à faire avec le souvenir et le souvenir, lui, est présent. Il bouge. Ce premier plan annonce déjà toute l'hybridation, toute l'aberration historique de ce qui va suivre.

Cette rue est tout à la fois celle de Jacques Demy enfant et des grèves du Front Populaire. C'est une rue de soixante-huit, avec ses CRS=SS aux boucliers ronds. C'est une rue d'Odessa avec ses soldats en ligne. La légende nous rappelle qu'elle est aussi celle des ouvriers de 55. Et pourtant, nous n'y trouvons aucun signe de ce qui fût l'un des plus violents conflits sociaux de l'après-guerre, lorsque l'industrie navale de Nantes et Saint-Nazaire se mit en grève pour réclamer des hausses de salaires, lorsqu'un manifestant fût mortellement blessé par balle devant la Préfecture. Nul drapeau rouge de la CGT, nulle bannière revendicatrice, nul drapeau noir en vue.

À la place, un unique et immense drapeau tricolore. Bleu, blanc, rouge, mais me direz-vous, quelle importance ? La couleur n'est pas encore arrivée.

Manifestants et policiers sont statufiés comme les personnages d'un western mythique, deux blocs qui font corps et qui se toisent. Tracts et journaux volent à leur pieds, soulevés par le vent. Les légères variations de l'orgue, les plans de plus en plus serrés nous précipitent vers le duel. La violence est imminente mais pourrait tout autant ne jamais advenir. Ces femmes et ces hommes occupent la rue comme s'ils l'avaient toujours occupé et pourraient l'occuper toujours, comme si le décors avaient été construit pour eux, comme s'ils étaient eux-mêmes le décors.

La rue du Roi Albert n'est pourtant ni une rue de studio ni même une rue de montage. Contrairement au rues que Demy a transformé pour les besoins du film ou aux appartements qu'il a construit en studio à Paris, cette rue existe telle quelle, à Nantes. Elle n'attendait qu'à être mise en scène. En fait, elle n'a pas vraiment attendu. Depuis longtemps déjà, les manifestations nantaises se terminaient ici, avec la Préfecture devant elles et la Cathédrale dans le dos.

La Préfecture des gendarmes. La Cathédrale des gens de cœur.


Le carrosse est avancé

Aujourd'hui, les manifestants ne passent plus par ici. La rue est trop étroite et l'année 1968 leur a rappelé cette mauvaise habitude des barricades. Ils n'empruntent plus que les grands axes imprenables, le cours des 50 otages, la rue de Strasbourg, la rue du Calvaire. Quelque fois même, ils snobent Nantes et vont prendre une Chambre à la campagne, à Notre-Dame-des-Landes, mais c'est une autre histoire.

Revenons aux manifestants de Jacques Demy, ces « gens qui défendent leurs droits, qui défendent leur vie, leur amour, leur bonheur ». Revenons à l'énigmatique naïveté du cinéaste : « Je ne veux pas faire un film politique, cela ne m'intéresse pas, je n'y connais rien. »

 

Il y a chez Demy une étonnante capacité à s'emparer des lieux et des évènements, à les travestir sans tout à fait les trahir, avec une insouciance affichée. La guerre d'Algérie des Parapluies de Cherbourg, c'est toutes les guerres du monde, celles qui arrachent aux jeunes filles leurs époux mais pourtant, cela reste la guerre d'Algérie et ce n'est pas rien de le dire, surtout pas en 1964. Innocemment, il investit les villes et leur histoire, les subordonne à sa mise en scène. Bientôt, ce n'est plus vraiment de l'histoire ni de la politique. Quoi alors ? Des chansons, assurément, et des chorégraphies. Mais surtout des chansons.

Dans son mégaphone, le policier chante sur l'air de Colombier :

« Dispersez-vous ! Rentrez chez vous ! Nous ne voulons pas d'incident !

Ne vous approchez pas ! Et ne protestez pas ! Retirez-vous dans l'ordre et dans le calme ! »

 

Dans Les Demoiselles de Rochefort, un autre policier chantait déjà sur l'air de Legrand :

« Ne restez pas là ! Circulez, soyez chics ! Nous ne voulons pas vous être antipathiques.

Ne nous forcez pas à vous cogner dessus à bras raccourcis [...] »

 

On est désemparé devant ces policiers poussant la ritournelle pour ramener la foule à l'ordre et au calme. Que viennent-ils se glisser dans la mécanique magique de la comédie musicale ? Là où l'espace est chorégraphie, là où le temps est musique, que peut bien faire la police ? Tout au plus, un policier chaplinesque venait interrompre le délire de Gene Kelly dans Singin' in the rain. Il le ramenait à la réalité, en dehors de la comédie musicale. Mais chez Demy, la comédie musicale fusionne avec le réel. Elle ne vient pas s'opposer à l'ordre des choses car elle est l'ordre des choses. Puisque le chant ni la danse ne font plus événement, puisqu'ils donnent au monde son tempo, les forces de l'ordre elles-mêmes entrent dans le manège. Elles s'intègrent à l'enchantement qu'elles ne perturbent ni ne régulent. Elles chantent.


Le carrosse est avancé

Pourtant, si l'on prend la chanson des forains au pied de la lettre, quelque chose d'absolument inconciliable les sépare des gens de cœur, les met hors du jeu des passions. Tout un pan du cinéma de Demy vient catégoriquement opposer la liberté de l'amour à la contrainte de l'armée. Le service militaire de Maxence dans Les Demoiselles, de Guy dans Les Parapluies et de Georges dans Model Shop sont autant d'entraves à leur jouissance. Dans Une Chambre en Ville, face à son mari impuissant et agressif, Edith n'a d'autres insultes que « flic pourri » et « SS » !


Le carrosse est avancé

Le carrosse est avancé

 Les désirs sont désordre, couleur, lyrisme. Face à eux, la marche au pas et l'uniforme ne peuvent être tenus qu'en horreur. Les chansons de Demy sont autant d'utopies quotidiennes. Elles sont des charges contre la médiocrité d'un monde normé et policé.

 

Une image vient, malgré elle, contrarier ce manichéisme : celle d'un jeune Demy jouant aux échecs dans son costume de petit policier, l'air ennuyé. C'est une image qui vient de loin. On y voit ce même Demy se fendre d'un sourire et lancer dans le commissariat : « Le carrosse est avancé ! », pour parler du panier à salade. Il se lève et pose la main sur l'épaule du jeune Léaud puis l'accompagne jusqu'à la sortie. Simple figurant dans Les 400 coups, Demy est l'un des rares visages sympathiques, au sein du monde adulte, auquel Doinel aura à faire. Porté par lui, l'uniforme n'a pas grand chose de terrifiant. Il est comme celui du facteur de Tati, quelque part entre la distinction et le ridicule.


Le carrosse est avancé

Ce détour chez l'ami Truffaut ne nous dit, à proprement parler, pas grand chose du cinéaste Demy. Il permet cependant de retourner la question de la forme et de l'uniforme. En effet, les marins ne sont-ils pas bien plus marrants que tous les forains réunis ? N'y a-t-il pas dans ces films une jubilation toute enfantine pour les normes vestimentaires ? Autour de Gene Kelly citant un Américain à Paris dans Les Demoiselles, une flopée de petits écoliers habillés à l'identique répète les gestes de sa chorégraphie.

 

À Rochefort comme à Nantes, les marins se promènent par duos ou par groupes. On dirait des vols d'oiseaux migrateurs. L'uniforme devient une métonymie de l'ailleurs, du sentiment de l'étrangeté. Il y a un indéniable romantisme de la Marine que Jacques Demy a contribué à ériger en figure. Dans Lola ou dans Les Demoiselles, l'habit est totalement déconnecté de sa fonction militaire. Sous sa blancheur immaculée, il est investi d'un érotisme ambigu qui peuplera l'imaginaire homosexuel. « Les marins font de mauvais maris mais les marins font de bons amants. » À l'inverse du monde normé dont nous parlions à l'instant, voilà l'uniforme du côté de l'instabilité, de la légèreté, de la promesse. Il s'intègre sans jurer au monde fantasmé de Demy et à son esthétique. Sa répétition devient l'équivalent d'une rime ou d'une assonance chromatique.

À l'instar de la prostituée ou du pervers, la figure des « gens d'armes » apparaît comme l'une des plus complexes filmées par le cinéaste. Fantasmée, honnie, elle dit toute la difficulté de sa société à ne faire qu'un. Elle dévoile les forces contraires qui la traversent et la sous-tendent. Quoiqu'il s'en défende, le cinéma de Jacques Demy prend dès lors une tonalité politique. Car, dans un même mouvement, il saisit une image et son contre-champ, ou plutôt son contre-chant. Ses forains sont en vérité des « poètes » mais également des « chevaliers . Cousue d'archétypes en surface, la réalité de Demy est loin de d'être figée pour autant. Discrètement, il fait glisser les repères, bouger les lignes. Il court-circuite les distances sociales et les représentations politiques, fait de la ville de lieu originel de la rencontre, de l'imprévu, de l'improviste.


Le carrosse est avancé

C'est peut-être pourquoi la première et la dernière séquence d'Une Chambre en Ville nous surprennent tant. La rue y est paralysée dans une métaphore spatiale de la lutte des classe. On ne s'y promène plus, on la tient, on l'occupe. À sa fenêtre, la bourgeoisie observe en tremblant. L'instant fragile va se briser ; il se brise.

En couleur, les policiers d'Une Chambre en Ville chargent les manifestants. Sombre, grossier, hideux, leur uniforme est dépossédé de toute poésie. Celle-ci est décidément du côté des bleus de travail, des casquettes et des têtes nues. Il y a le peuple, il y a l'image d'un peuple uni et face à lui, cette horde sauvage. Dans un des derniers plans du films, les forces de l'ordre déferlent vers la caméra comme des chiens dont l'officier aurait lâché les laisses. La composition frontale fait de cette marée de casques et de bâtons l'odieux prolongement de la Préfecture et de son architecture néoclassique. L'une semble vomir l'autre. Il n'est plus aucune place pour le rêve dans cette représentation cauchemardesque de l'état policier. Après s'être donné au jeu de la chanson, ce dernier révèle son véritable rapport aux hommes, foncièrement violent.

Dernier grand film de Jacques Demy, Une Chambre en Ville jette un voile de noirceur sur son œuvre. Le policier y apparaît comme l'aveu d'un échec : l'incapacité du cinéma à enchanter le quotidien. Le chant n'a plus aucune valeur intrinsèque. Ce n'est plus le « concerto sublime » qui « éclate dans [la] tête » de Solange Garnier. Empêtré dans la cruauté du monde et ses passions mortifères, c'est une litanie atonale. Il devient cris, ordres, insultes. Demy semble rattrapé par un réel qu'il aurait voulu voir rêvé. Au-delà de la fiction sociale, c'est un goût pour la tragédie grecque, plus ou moins saillant dans l'ensemble de son œuvre, qui prend ici le dessus.

Après la rue enneigée du dernier plan des Parapluies, la route ensoleillée de la fin des Demoiselles, Une Chambre en Ville s'achève sur ce paysage urbain dépeuplé, dévasté, mort.


Demy marche dans la rue du Roi Albert. Image de l'émission « Cinéma Cinémas » consacrée au tournage d'Une Chambre en Ville
Demy marche dans la rue du Roi Albert. Image de l'émission « Cinéma Cinémas » consacrée au tournage d'Une Chambre en Ville

Dernier plan  d'Une Chambre en ville
Dernier plan d'Une Chambre en ville