Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Sorties
Carlos Solano

Le danger de la synthèse

A propos de Moi et toi de Bernardo Bertolucci (2013)




Le danger de la synthèse
C’est à Bertolucci que l’on doit quelques uns des plus beaux et fondateurs traités visuels sur l’individu : nous sommes tous redevables à l’égard d’un cinéaste qui a pensé l’amour définitif en termes Baconiens, à savoir en inscrivant le vertige, le dérèglement et le monstruosité sentimentale sur le visage des deux corps à peine esquissés qui dansent leur Dernier tango à Paris (1972) ; c’est grâce également à Prima della revoluzione (1964) que nous savons que la révolution est avant tout une affaire d’amour et de sacrifice, qu’un écart très fort et douloureux se joue entre le fait d’être réellement révolutionnaire et « être image » de la révolution. Ou encore, c’est dans le très désespéré Il conformista (1970) que l’on découvre de manière insolite la force castratrice que la communauté exerce sur l’individu. Ces trois exemples suffisent pour placer Bertolucci parmi les plus inventifs des cinéastes mais servent, tout de même, à comprendre la relative pauvreté formelle de son dernier film à ce jour, Io e Te, présenté dans la sélection officielle-hors compétition du 65e Festival de Cannes.

L’héritage commun entre les personnages de Moi et Toi et ceux de la dramaturgie classique réside dans le fait qu’ils sont exposés en état de crise. Concrètement, chez Bertolucci, il est question de crise de l’adolescence ainsi que, plus globalement, de crise sociétale dans la mesure où la jeunesse incarnée par Lorenzo et Olivia est saisie par le besoin de déconstruire celle qui l’a précédé. Ces deux corps, noués par une filiation sanguine ambiguë, aussi bien fraternelle que révolutionnaire, se réfugient dans la cave poussiéreuse de leurs parents bourgeois. Le postulat du film est donc littéralisé par le programme narratif : toute révolution doit prendre naissance à l’intérieur même du pouvoir, en l’occurrence bourgeois et patriarcal ; garantir la dé-sédimentation de la structure oppressante nécessite d’entamer la lutte par le bas, par le soubassement, par ce qui assure l’équilibre de ce contre quoi on désire s’attaquer. Lorenzo et Olivia mènent à terme leur propre révolution en effectuant un geste d’appropriation qui passe obligatoirement par la nécessité de s’emparer des ruines et de la poussière du passé.   

L’infortune du film ne réside nullement dans son scénario, qui en soit est nécessairement passionnant car inépuisable, mais dans le fait que ce scénario ait été mis en forme par Bertolucci. Ce qui ne veut pas dire que l’on doive reprocher au cinéaste d’être revenu sur des thèmes qui lui sont chers, loin de là, mais de les avoir revisité maladroitement, en complément. Car de ce fait deux conséquences s’imposent : d’un côté, une part de son œuvre antérieure est décrédibilisée et invalidée ; de l’autre, son nouveau film manque d’épaisseur puisque le dispositif apparait comme un patron, à l’instar d’un modèle préconçu, construit de toutes pièces. En termes grammaticaux, ce film en particulier (mais aussi bien The dreamers) apparait comme un complément d’objet direct qui existe pour donner sens au verbe (en l’occurrence Le dernier tango à Paris).
Cela veut dire que Moi et toi peine à construire une identité et une autonomie qui lui soient propres : il ne cesse de s’auto-renvoyer à d’autres films, castrant par la même la possibilité de discerner, par exemple, la mise en place, la genèse, du sentiment révolutionnaire dont il est question, que en apparence, chez Lorenzo et Olivia. Le film se passe de certaines nuances fondamentales puisqu’il s’abandonne passionnément à la narration. Il en résulte que ses personnages, qui auraient pu se développer de façon beaucoup plus complexe, surgissent comme des stéréotypes ; non pas comme des stéréotypes au sens large, culturels ou visuels, mais au sens concret, à savoir comme des étalons de la population bertoluccienne. 

Tout se passe donc comme si ce grand réalisateur qu’est Bertolucci, éprouvait le besoin de revenir sur son œuvre, saisi d’une nostalgie désespérée, cherchant à expliquer et à parfaire le sens de ses films, à l’instar de l’artiste craintif qui, afin de ne pas courir le risque d’être mal compris, voudrait rajouter une dernière touche vainement explicite sur sa toile avant que celle-ci ne soit exposée.      

Moi et toi de Bernardo Bertolucci. Avec Jacopo Olmo Antinori, Tea Falco, Sonia Bergamasco, Veronica Lazar, Tommaso Ragno, Pippo Delbono, Alessandra Vanzi. Sorti le 18 Septembre 2013.
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