Feux Croisés
Jeudi 7 Mars 2013
Dossiers

Le mauvais œil




Snake Eyes, Brian De Palma, 1998
Snake Eyes, Brian De Palma, 1998
La fin de Body Double, son générique, résonne comme un écho à l’ouverture de Pulsions. Le visage de la star est séparé de son corps, réuni par des raccords. Magie du montage, magie de l’esprit qui assemble les bribes d’espace pareilles à des pièces de puzzle.
Voilà bien l’un des enjeux communs propres aux héros du cinéaste : trouver la pièce manquante du puzzle, celle qui offrira au personnage un déclic irréversible enclenchant aussitôt la vision d’un autre monde.

Cette obsession du désenchantement pourrait trouver son origine dans les jeunes années de De Palma qui, adolescent, a suivi son père avec un appareil photo afin de prouver son infidélité aux yeux de la loi. L’image est chez lui comme chez ses personnages une arme, un moteur du désenchantement. Brian, Peter, Jack, Tony, Ethan, Rick et Isabelle partagent cette étrange manière de découvrir le monde : par sa représentation. Peter de Pulsions arrive, grâce à une caméra et à un chronomètre à filtrer les patients du Dr. Elliott pour déterminer lequel pourrait lui fournir une piste dans sa quête de justice ; Jack de Blow Out arrive à comprendre en quoi l’accident de voiture est un assassinat par le collage de photogrammes découpés dans un magazine, collage superposé à sa prise de son initiale ; Tony Montana découvre l’envers du rêve américain sur des écrans de contrôle qui signent sa perte ; Ethan de Mission : Impossible parvient à se disculper en filmant Phelps, prouvant ainsi que ce dernier est toujours vivant, mais surtout qu’il est un traître ; Rick de Snake Eyes comprend que son meilleur ami fait partie d’une conspiration grâce à une caméra aérienne camouflée ; Isabelle de Passion a l’idée d’une publicité qui utiliserait une ass-cam, caméra d’un smartphone rangé dans la poche arrière d’un jean moulant pour démasquer les regards indiscrets.
Si ces personnages sont désenchantés, cela signifie qu’ils sont rendus dupes, souvent par d’autres images : le trompe-l’œil de Scarface, que l’on retrouve presque à l’identique dans L’Impasse, l’uniforme du commandant Dunne dans Snake Eyes, la figure paternelle de Jim Phelps dans Mission : Impossible. Ces personnages, curieux et ambitieux, sont amenés à être subversifs en basculant dans un monde aux valeurs nouvelles. 

L’exemple le plus probant est sans doute celui de Snake Eyes, dans lequel une employée du ministère de la Défense affirme à Rick que son ami Kevin Dunne est impliqué dans l’assassinat du secrétaire d’Etat. De Palma utilise le split-screen afin de semer le trouble ; chaque parcelle d’écran aura sa propre logique de montage : le champ-contrechamp entre la cible et le chasseur contre des raccords qui visent à expliciter le dialogue entre l’employée et le secrétaire d’Etat, comme un insert sur un document confidentiel par exemple. Le split-screen se termine avec un gros plan sur le visage de Rick, opposé à son meilleur ami. De toute la séquence, on ne retient que ces plans finaux, cette trahison qui est le cœur du film, bien plus qu’une intrigue dans laquelle les tests truqués de la Défense font office de MacGuffin.
Le mauvais œil

De Palma affirmait dans le livre d’entretiens de Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud que dans la vie, plus on amasse d’informations, moins on en apprend. Cette longue séquence en split-screen, déclinaison du plan-séquence d’ouverture en plusieurs points de vue, s’autodétruit par la multiplicité d’images qui amènent à voir sur les deux plans du cadre la gorge ensanglantée du secrétaire d’Etat, alors même que les deux plans sont quasi-identiques.
Le mauvais œil

Reste donc cette confrontation, plus frontale qu’un champ-contrechamp, une coexistence impossible dans le cadre entre Rick et le commandant Dunne. Il faudra désormais détruire l’autre pour reconquérir l’espace perdu. You’re the wrong guy for it, Rick. You will be all alone in the spotlight, and guys like you can’t stand up to that light. You will burn up under it. Telles sont les paroles du commandant Dunne à Rick, dans les coulisses du stade, alors que ce dernier, défiguré par les coups encaissés, peine à se relever, quittant même le champ à deux reprises.
Le mauvais œil

Le mauvais œil

Chez De Palma, cette coexistence dans l’espace du cadre, bien qu’impossible, peut prendre plusieurs formes : le montage dans le plan (figure 1), qui vise par un effet de collage à relier deux personnages nets, filmés séparément pour deux plans à la longue et à la courte focale ; le split-screen, que nous venons d’aborder ; et enfin le fondu enchaîné (figure 2), que l’on retrouve par exemple dans Les Incorruptibles, avec le cliché des quatre « Untouchables » cadrés à la taille, auquel se substitue le visage en gros plan d’Al Capone, souriant.
Figure 1
Figure 1

Figure 2
Figure 2

Le basculement dans un monde désenchanté est souvent accompagné d’une tristesse infinie pour ceux qui s’y précipitent. Le « cri parfait » de Jack dans Blow Out, teinté d’un macabre professionnalisme, mais aussi la réunion de bureau dans Passion, où Christine se demande où est passé le sens de l’humour d’Isabelle après avoir montré une vidéo humiliante dans le parking de l’entreprise. Là où le premier film s’arrêtait, Passion ne fait que démarrer. Ce rire terrible, inattendu d’Isabelle est un lointain écho à celui de Selina Kyle lors de la scène de bal de Batman Returns : passée la duperie, ce sera la guerre au cynisme patronal. Une fois les nouvelles règles acquises, chaque personnage trahi devra faire preuve de malice pour retourner la situation. Ainsi Rick Santoro, homme de lumière, devra se réfugier derrière la caméra de télévision pour laisser la lumière consumer le commandant Dunne. Toutefois, si dans Passion, Isabelle est en retrait contre sa volonté, sa mise en lumière se fera contre son gré. Epiée par sa collaboratrice Dani, sa notoriété pourrait se faire à cause d’images non désirées. Femme de l'ombre et collaboratrice réservée,  elle est l'antithèse de Rick Santoro et de Tony Montana, un négatif qui n'agit que masqué, espérant devenir une malheureuse victime au-dessus de tout soupçon.  Isabelle se démarque aussi par une absence de jubilation durant la prise de pouvoir ; masquée, elle n'est donc pas reconnue par Christine avant sa mort, comme si cette mise en scène rejetait le triomphalisme vite ravalé des protagonistes de Scarface et Snake Eyes. Peut-être est-ce ici, six ans après Redacted et trente-sept ans après Obsession, le retour d'un élément rare chez De Palma : la culpabilité.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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