Feux Croisés
Lundi 16 Mars 2015
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Le monde à travers une vitre

Le motif de la vitre dans Collatéral (2004)




Collatéral, Michael Mann, 2004
Collatéral, Michael Mann, 2004
Les personnages des différents films de Michael Mann sont tous confrontés à la tentation d’une vie meilleure. Aspirants à un équilibre et à un bonheur absolus, ils sont le reflet envieux d’une vitrine qui leur semble accessible.
Cette accessibilité doit ainsi demeurer apparente pour eux et visible pour le spectateur ; les autres et le monde seront vus et désirés à travers des vitres qui, si elles permettent la transparence, n’en sont pas moins des barrières à franchir.
Le grand drame du personnage mannien est de ne pas voir que ces vitres sont des obstacles ; il les ignore, les considère à la rigueur pour leur transparence et non pour la distance qu’elles impliquent, et ne voit pas que son espace vital, celui qui lui permet le dialogue, se restreint alors même qu’il se laisse aveugler par l’objet de son désir.

Puisque cette vision du monde est biaisée, la perspective des personnages se réduit drastiquement, jusqu’à ce que l’un d’entre eux décide de briser cette frontière entre l’œil et le réel afin d’arriver à un autre regard sur le monde, et donc à de nouvelles perspectives. C’est le sens de Collatéral, dans lequel Max, chauffeur de taxi incarné par Jamie Foxx, verra sa destinée basculer en une nuit au contact d’un tueur à gages manipulateur, Vincent, interprété par Tom Cruise.
Le dispositif du film nous est présenté dès les premières minutes, à l’occasion d’une dispute conjugale dans le taxi de Max. Au premier plan, Max est légèrement flou. Il conduit  un couple, net, à l’arrière-plan. La femme est à la droite du champ, et son visage est divisé par une vitre interne qui sépare la place du conducteur de celle de ses passagers. Le flou provoqué par cette vitre délimite l’espace du travail, occupé par Max, de celui, plus privé et personnel, des clients.
"The last time I checked, you were sleeping with me…"
"The last time I checked, you were sleeping with me…"

Une fois ce dispositif installé, Mann peut introduire les enjeux de son récit, et surtout les difficultés de communication qui se retrouvent d’une œuvre à l’autre.
Tout commence avec la séquence dans laquelle le procureur Annie Farell, cliente, donne des directives à Max. Lorsqu’elle indique son itinéraire, son visage est net, mais dès qu’Annie poursuit sa discussion téléphonique, elle se décale vers la gauche, floutant ainsi son visage avec la vitre interne. C’est cette vitre qui détermine la clarté du dialogue, l’intelligibilité du discours ; tant que la discussion se résume à un choix précis d’itinéraires, le visage du procureur est légèrement flouté, alors qu’il est net quand il s’agit d’aborder une relation de confiance.
 
Le monde à travers une vitre

Le monde à travers une vitre
Le siège arrière cloître une fois de plus les personnages au moyen d’une vitre : à priori disponibles, ils sont enfermés aux yeux de tous, semblables à des animaux, et ne peuvent s’affranchir de la vitre qu’au moyen de l’émotion : l’annonce d’une mort imminente suscite le désarroi, et le pari pour une course offerte, l’excitation.
Lorsqu’Annie admet avoir perdu son pari, le dialogue, plus chaleureux, est aussi plus dynamique pour le spectateur, puisque les deux personnages coexistent dans le plan, chacun étant net lorsqu’il s’exprime grâce à un changement de point. Le déséquilibre visuel traduit toutefois une distance spatiale, sociale, et affective entre Max et Annie. De plus, le visage de cette dernière est flouté par la vitre interne lorsque le chauffeur tente d’en savoir plus sur le métier de procureur de sa cliente. Il faudra attendre la fin de la course pour que Max se débarrasse de ce dispositif en se retournant pour parler à Annie. Son visage isole la vitre, qui disparaît même dans le contrechamp sur le procureur. Le dialogue est frontal, Annie se confie sur les peurs liées à son métier et Max sur son évasion quotidienne grâce à sa carte postale des îles Maldives.
L’échange verbal doit pourtant se concrétiser en échange de biens : il lui offre sa carte postale, tandis qu’elle lui donnera une carte de visite, à l’extérieur du taxi, pour garder le contact. Ce dernier échange permet d’ailleurs à Max de baisser la vitre d’une portière pour recevoir la carte, achevant ainsi la barrière symbolique de la vitre.
 

Le monde à travers une vitre

Le monde à travers une vitre

Ce dispositif se régénèrera dès lors qu’un nouveau client – Vincent – monte dans le taxi. Celui-ci s’émeut de la mort d’un homme dans le métro de Los Angeles, arguant la froideur de la métropole. Deux vitres séparent Vincent de l’objectif : le pare-brise du taxi et la vitre centrale, ce qui révèle la malhonnêteté de son discours.
 
Le monde à travers une vitre

Peu après le premier meurtre, et la dissimulation du corps dans le coffre du taxi, Vincent verse de l’eau sur le pare-brise : l’effet de transition entre les deux scènes rappelle ces fondus ondulés que l’on retrouve par exemple dans le film noir hollywoodien, et pourrait même donner le sentiment d’avoir vu un cauchemar, un souvenir que le protagoniste aimerait oublier.
Par ailleurs, cette première victime du film ne s’écrase pas sur le pare-brise par hasard : de fait, le mensonge de Vincent sur ses intentions est symboliquement brisé, et c’est précisément ce pare-brise qui trahira plus tard Vincent aux yeux de l’agent Ray Fanning, sur le parking de la boite de nuit El Rancho.
Le monde à travers une vitre

Lorsque Vincent conseille à Max d’appeler Annie, dans le troisième quart du long-métrage, il sait que cette dernière est l’ultime cible de son contrat. Pour la première fois depuis le début du film, Vincent est juste derrière Max, sur le siège arrière de droite. Son visage, partiellement flouté par la vitre centrale, témoigne d’un altruisme visuellement dissonant.
Ce dispositif clôt un jeu de vitres qui n’aura plus lieu d’être puisque Vincent et Max se sont prouvés l’un l’autre de quoi ils étaient capables (le meurtre et le mensonge pour l’un, le courage et l’imagination pour l’autre). Les vitres sont obsolètes, et la lutte à mort qui les oppose trouve un symbole dans les coyotes qui traversent la route ensuite, sur lesquels chacun des personnages projette sa propre interprétation, ses propres angoisses, et ses propres rêves.
Le monde à travers une vitre

Ce texte reprend certains éléments du mémoire universitaire de l'auteur, intitulé Perspectives esthétiques et narratives de l'espoir chez Michael Mann, dirigé par Pierre Berthomieu et soutenu en Juin 2013 à Paris-Diderot.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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