Feux Croisés
Vendredi 27 Juillet 2012
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Le muscle, l'esprit et le verbe


Ce texte révèle des éléments capitaux de The Dark Knight Rises. Aussi est-il conseillé d'avoir vu le film de Christopher Nolan avant de lire l'article.



The Dark Knight Rises, Christopher Nolan, 2012
The Dark Knight Rises, Christopher Nolan, 2012
La conclusion de la trilogie de Christopher Nolan peut déconcerter. Si l’on savait qu’il avait plus à voir avec le premier épisode qu’avec le deuxième, cet ultime opus semble tout d’abord renier la puissance de la parole qui caractérisait Batman Begins (2005). Durant la première heure, Bane veut davantage détruire Batman par le muscle que par le verbe. Les coups, d’une terrible violence, s’abattent sur le costume de Batman, dont le masque finit même par se fissurer. Pour gagner en puissance, il faut se sentir faible et vulnérable : Nolan transfère ainsi la problématique des rapports de force du physique à l’esprit. Jusqu’au verbe, il n’y a qu’un pas.

Le verbe. Cette arme redoutable est utilisée par Bane pour détruire Gotham, en lui donnant un leurre : l’espoir d’un jour meilleur. La séquence du discours est à ce titre révélatrice de la puissance intellectuelle du personnage, bien plus machiavélique que le Joker, mais également de son influence aux yeux des citoyens. Le montage alterné unit ainsi le prisonnier révolté au riche lynché, les tribunaux populaires au pillage des immeubles… Le programme de Bane est accompli puisqu’il créé, par la parole populiste, un nouvel ordre local. Il est d’ailleurs intéressant de voir ce qu’épouse la voix de Bane pour les spectateurs : tantôt Marine Le Pen pour les spectateurs de gauche, tantôt Jean-Luc Mélenchon pour les spectateurs de droite. Bane est, une nouvelle fois chez Nolan, la captation d’un instant trouble, celui que nous vivons, et incarne à lui seul un test politique de Rorschach.

Le verbe. Cet instrument de puissance qui inverse les rôles, rendant le faible vainqueur face à l’oppresseur. Vaincre Bane est pour Batman un miroir de sa victoire face à Ra’s Al Ghul dans Batman Begins. La configuration est la même : Batman, filmé en contre-plongée, est au-dessus de son adversaire, pouvant ainsi lui asséner la phrase qui résonne comme une domination de l’autre ; « Il fallait mieux étudier le terrain » dans Batman Begins à « Je te donnerai la permission de mourir » dans The Dark Knight Rises.
Le leitmotiv de Bruce Wayne est sans nul doute : « Pourquoi tombons-nous ? Pour mieux nous relever ». Cette phrase, issue du premier film, est prononcée par Thomas Wayne, le père de Bruce, puis par Alfred. La question revient dans l’esprit de Bruce Wayne, lorsqu’il est enfermé dans une prison indienne, essayant désespérément de remonter un puits réputé infranchissable. La situation, qui rappelle le mythe de Sisyphe, ne peut connaître son dénouement que par le spectateur, qui aura répondu mentalement (par l’esprit) à la fameuse question, dont la réponse n’est pas donnée dans The Dark Knight Rises. C’est cette union entre le spectateur et le personnage, entre l’esprit et l’action, le verbe et le muscle, qui donne sa force à la séquence et à Wayne. Sa victoire est la nôtre et son soulagement, partagé.

Le verbe. Ce moyen de manipulation du spectateur, qui ne comprend qu’au dernier plan du film que le dark knight du titre n’est pas Batman, mort en héros – la séquence où Alfred voit Bruce Wayne et Selina Kyle en Italie ne peut venir que de l’esprit du majordome, car comment expliquer un soulagement, une surprise par un  sourire esquissé ? – mais bien son successeur, John « Robin » Blake. La trilogie se clôt bien sur une ascension, celle de la jeune garde prête à donner un nouveau visage au combat de Batman, immortalisé par une statue honorifique. Si l’on voit davantage John Blake que son mentor, c’est bien le signe d’une pérennité de l’engagement en faveur des plus faibles, mais aussi de l’héritage de Batman. Plus que celui de Bruce Wayne, énoncé à la fin du film, c’est celui de l’homme chauve-souris qui importe ; son action reste le vecteur de Blake, déterminé à assurer la survie de l’idéal de justice incarné par les deux faces d’une même pièce : Harvey Dent, le chevalier de lumière, et Batman, le chevalier noir.

The Dark Knight Rises de Christopher Nolan. Avec Christian Bale, Tom Hardy, Gary Oldman, Marion Cotillard, Anne Hathaway, Joseph Gordon-Levitt, Morgan Freeman. Sorti le 25 Juillet 2012.
Le muscle, l'esprit et le verbe


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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