Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Sorties
Laurent Husson

Le théorème du Cornetto

A propos du Dernier pub avant la fin du monde d'Edgar Wright (2013)




Le théorème du Cornetto
Cela n'aurait pu rester qu'une blague, mais ça n'aurait été encore que mal les connaître...
Sur une question posée lors de la promotion du film Hot Fuzz quant à la présence à l'écran d'une glace de la marque Cornetto (marque déjà aperçue dans le précédent Shaun of the dead), Edgar Wright, réalisateur et coscénariste du film, plaisante et répond qu'il s'agit d'une trilogie en cours. Bien entendu, le concept a été mis à exécution. Et Le dernier pub avant la fin du monde (The World's End) vient ici clore une trilogie désormais célèbre sous le nom de « trilogie du Cornetto ».
Cela ne pourrait rester qu'une blague, mais toujours chez Edgar Wright et Simon Pegg, auteurs de la trilogie, le concept comporte plusieurs degrés de lectures. Au-delà de son potentiel comique d'objet à priori insignifiant, le Cornetto symbolise en réalité le cinéma de Pegg et Wright : un cinéma fun, populaire, décomplexé et référentiel. [Car non seulement des cornetto apparaissent à l'écran, ceux-ci changent aussi de saveur, et donc de couleur, au fil des films, et ce afin de rendre un hommage potache à une autre fameuse trilogie « colorée » du cinéma, celle on-ne-peut-plus éloignée de Kieslowski...]
 

Le film met ici en scène un groupe d'anciens amis de lycée, aujourd'hui quarantenaires et ayant fait leur vie chacun de leur côté. Réunis par leur ancien leader, ils reviennent dans leur patelin d'adolescence afin de réaliser une improbable tournée des douze pubs de la ville. Leur projet est cependant bouleversé lorsqu'ils mettent au jour une invasion extraterrestre qui décime la population locale et menace l'espèce humaine.
Le concept reste ici inchangé : Pegg et Wright transposent un thème classique de la série B américaine dans le milieu de la middle-class anglaise. Et si l'humour est délicieusement british, le respect du genre abordé est absolu (les auteurs refusant à juste raison que l'on parle de parodie), appuyé par des références thématiques et visuelles à l’œuvre de maîtres – particulièrement George A. Romero et John Carpenter. Et à l'instar de ces deux grands cinéastes, le thème de l'invasion n'est pas un simple motif d'horreur, il est porteur d'une charge subversive.
Ici encore, Simon Pegg, antihéros principal des trois films, incarne un marginal, profondément inadapté à la vie sociale. Après l'employé moyen Shaun et le super-flic Nicholas Angel, il est Gary King, ancien lycéen punk, désormais inscrit aux alcooliques anonymes mais n'ayant jamais abandonné ses habits noirs ni ses idéaux. Tout le contraire de ses ex-amis, qui ont tous réussi leur vie, ou plutôt leur intégration sociale. Ce n'est que par le biais du personnage de Gary King que pourra ainsi encore être révélée la transformation d'une population à laquelle il n'est pas rattaché. 

Dans Le dernier pub avant la fin du monde, la question de la norme rejoint directement celle du passage à l'âge adulte. La marginalité du personnage de Gary King s'était construite vis-à-vis du regard de ses anciens amis de lycée. A l'époque déjà, sa réputation était marquée par ses multiples excès adolescents ; et déjà, ses camarades s'étaient révélés profondément différents de lui, la première tentative de tournée des bars – événement charnière de l'adieu à l'adolescence – s'étant soldée pour chacun par un cuisant échec... Hormis pour Gary, qui n'en garde cependant aucun souvenir. Aujourd'hui, tous sont devenus d'honnêtes employés, vendeur de voiture, agent immobilier, cadres... Des modèles de vie sociale, aux antipodes de l'idéologie libertaire punk, rattachée à l'adolescence. Pour ce groupe d'ex-amis, l'équation est simple : passer à l'âge adulte, c'est prendre ses responsabilités, et c'est donc rentrer dans un moule social nécessaire. Ce que leur rappelle Gary, bloqué à leurs yeux dans l'adolescence, c'est qu'il ne s'agit au fond que d'un vernis, d'une image. Ce dilemme entre l'abandon d'idéaux adolescents et la prise de conscience sociale adulte, le film le matérialise dans l'acte de consommation d'alcool, révélateur de positionnements modérés ou excessifs, à l'image de ceux antagonistes de Gary King et du personnage d'Andy Knightley (surprenant Nick Frost).
L'ivresse éthylique se joint de plus à celle plus profonde de la nostalgie. Elle aussi ne dure qu'un temps, celui programmé d'un week-end. Mais elle est tout aussi potentiellement subversive : le retour sur les lieux de l'adolescence, en compagnie d'anciens amis, ravive la mémoire d'un âge de révolte (dans le contexte particulièrement sclérosée ici d'une bourgade de banlieue). La séquence du retour des six amis, sur l'hymne So young de Suede, est en ce sens l'une des plus belles du film. Car elle pose aussi en substance une profonde question culturelle : que reste-il, en Angleterre, du mouvement punk ?
Pour le personnage de Gary King, ce n'est cependant pas de nostalgie mais de passéisme dont il faut plutôt parler. Une autre tare, avec l'alcoolisme. Un autre facteur de marginalisation sociale. Mais ce sont bien l'alcoolisme et le passéisme qui vont révéler les bouleversements normatifs qui ont eu lieu dans cette bourgade tranquille : Gary ne reconnaît plus ses pubs désormais uniformisés – signant ainsi la destruction de l'espace dédié à la révolte et à l'utopie. Un changement qui passe inaperçu pour les autres personnages. Ici encore, Pegg et Wright rendent encore un vibrant hommage à une institution de la culture populaire anglaise, menacée de n'être plus qu'un écrin figé et sans âme pour touriste.
Il est à nouveau dommage cependant qu'à l'instar des précédents films de la trilogie, les portraits de ces personnages soient sacrifiés sur l'autel du rythme. Bien que potentiellement passionnants, et campés par la crème du cinéma anglais (mention spéciale aux géniaux Martin Freeman et Eddie Marsan), ces personnages restent malheureusement à l'état de figures, de stéréotypes trop rapidement brossés. Misant avant tout sur l'efficacité, Pegg et Wright peinent encore une fois à transcender le film au-delà de son concept. A l'image du Cornetto, qui procure un plaisir immédiat, mais manque cruellement de profondeur.
Le Cornetto dans Shaun of the dead (2004)...
Le Cornetto dans Shaun of the dead (2004)...

… et dans Hot Fuzz (2007)
… et dans Hot Fuzz (2007)
Livrés à eux-mêmes, à leurs propres choix, les personnages principaux font face à une population transformée, dont l'absence visible de rébellion (hormis bien entendu celle d'autres marginaux) interroge sur son « consentement ». Comme dans Shaun of the dead ou Hot Fuzz, nous ne savons rien du commencement ni de la propagation de cette invasion, et les personnages ne peuvent que constater les bouleversements déjà établis. Le processus est déjà enclenché, et ses conséquences – une sur-normalisation de la société, doublée chez Pegg et Wright d'une perte d'identité culturelle – sont désastreuses. Seuls, nos antihéros s'engagent dans un combat que l'on sait perdu d'avance. Où l'on se bat pour conserver son intégrité d'homme. Dans la marge.

Le dernier pub avant la fin du monde d'Edgar Wright. Avec Simon Pegg, Nick Frost, Paddy Considine, Martin Freeman, Eddie Marsan, Rosamund Pike, Pierce BrosnanSorti le 28 Août 2013.
Le théorème du Cornetto




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