Feux Croisés
Dimanche 3 Février 2013
Juste une image

Les regards sans visage




L'Argent, Robert Bresson, 1983
L'Argent, Robert Bresson, 1983
Ligne de fuite pour un captif, porte ouverte pour Yvon qui finira ses jours en prison : telle est la dernière image de L’Argent, dernière aussi pour Robert Bresson. 

Fin de parcours et retour à la case départ. La dernière image de L’Argent (1983) cristallise la première des Anges du péché (1943) : une porte s’ouvrait, laissant apercevoir la silhouette indistincte d’une nonne. Jusque là, dans L’Argent, les portes ont claqué, grincé, coulissé et scellé quelques destinées. Cette dernière, mutique et à l’arrêt, marque la survivance du film à son récit, ainsi qu’un profond mysticisme auréolé d’abstraction. 

Ombre massive de chevelures penchées vers l’ouverture : il n’y a plus d’humanité, seulement la promesse de son dépassement, le regard se donnant à voir par sa direction et non par sa couleur. L’injustice initiale, faux billet trompeur pour des rétines pas assez persistantes, prenait sa source dans un magasin d’appareils photographiques, objets amenant le regard à être monnayé, comme le reste. 

Les têtes tournées vers Yvon, avant et après sa furtive apparition, sont autant de regards sans visages, instaurant du bout des cils un silence incorruptible. Cette latence abstraite se révèle soudain la promesse d’un au-delà cinématographique. La porte étroite demeure ouverte, comme une invitation à en franchir le seuil. Quel drôle de chemin il a fallu prendre à R.B.: réduire le temps par l’espace, faire fusionner quarante ans de travail, empêcher cette paupière de bois de tomber pour transformer cette dernière image en présage d’éternité.


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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