Feux Croisés
Lundi 25 Novembre 2013
Dossiers

Les séquences d’ouverture : plongées immédiates au cœur du dilemme grayien




Les deux faces de Joshua
Les deux faces de Joshua
L’œuvre de James Gray commence par un plan abstrait annonciateur des préoccupations à venir du cinéaste : il s'agit d'un gros plan abstrait filmé sur fond noir du héros, Joshua Shapira. Seul le côté gauche de son visage est éclairé. Le regard vers l'horizon, vers son destin. Ce plan n'est pas utile à la narration mais il favorise la mise en place et la caractérisation de la psychologie d'un personnage principal finalement peu bavard. Ce plan pourtant simple exprime beaucoup. La lumière en est la clef. Le contraste entre les deux parties du plan exprime la dualité interne du personnage : son côté sombre (son métier) et sa facette plus positive (l'amour pour sa mère). Mais la lumière n'est pas fixe, elle laisse place aux contrastes ; le visage de Joshua n'est jamais entièrement sombre ou éclairé. Le personnage n'est pas manichéen. Cette dualité intérieure fait naître le dilemme au sein du personnage, puis au sein de la narration. Les plans suivants indiquent le retour de Joshua, « cet étranger qui rentre à la maison » [C'est Martin Scorsese qui dit qu'au cinéma on raconte toujours la même histoire. Celle par exemple, d'un étranger qui rentre à la maison ou celle d'un étranger qui quitte la ville. On finit par se répéter […] » Jean-Luc Wachthausen, « James Gray comme un cheval sauvage », Le Figaro, 20 mai 2000] ; soit l'élément déclencheur du destin et du dilemme.


Trois voies pour Leo
Trois voies pour Leo
Dans The Yards, l'immersion dans l'univers de Leo Hadler se fait aussi par l’abstraction : le cadre est plongé dans l'obscurité, les bruits du métro ont remplacé la musique. Là encore, l'introduction du personnage principal est précédée d'une sortie de l'obscurité, des ténèbres. Justement, Leo sort de prison, des bas-fonds de la société. Le métro et la prison sont ainsi liés pour accentuer l'aspect ténébreux du lieu de l'action du film. Ce n'est pas une simple sortie de tunnel, c'est pour Jacques Mandelbaum (in « Règlements de comptes à l'antique dans le métro new-yorkais », Le Monde, 1er novembre 2000) à la fois un retour à la réalité et une rédemption. Trois voies, trois issues distinctes se dressent alors et sont autant de destinées possibles pour Leo. La voie de gauche correspond à celle déjà tracée pour lui : celle qui le fait revenir vers sa famille donc vers l'illégalité. Les deux autres voies possibles le conduisent soit à une réintégration de sa famille tout en évitant de replonger dans le crime, soit à un éloignement de celle-ci. Ce premier plan annonce à lui seul tous les enjeux du film ; c'est-à-dire son dilemme entre sa famille et son intégrité, sa liberté. Le travelling arrière éloigne progressivement Leo d'une liberté de choix. Et puisque le travelling arrière se fait grâce à un train circulant sur la première voie, Gray nous signifie que Leo est de toute façon déjà monté à bord de son destin et de sa fatalité, et n'essaie pas d'y échapper. Comme le dit très justement Jean-Paul Grousset (in « Drôles de rames », Le Canard enchaîné,  1er novembre 2000), Leo « croit reprendre le droit chemin mais il se retrouve sur une mauvaise voie ».


Les séquences d’ouverture : plongées immédiates au cœur du dilemme grayien

Une voie toute tracée
Une voie toute tracée
Leonard Kraditor, le héros de Two Lovers, a lui aussi un chemin tout tracé par sa famille. Dans les tous premiers plans, tout en traînant le cintre du pressing de ses parents comme un boulet qui empêche son émancipation, le personnage suit une ligne claire et distincte, celle du ponton. Un travelling droite-gauche continue de le suivre, mais Leonard met fin à ce travelling en se jetant dans l'eau. Par ce geste, il souhaite mettre fin à l'horizontalité, à la linéarité de sa vie et de son destin imposées par sa famille. Il croit échapper à son destin écrit par sa famille en mourant ; chose impossible puisque la fatalité de la tragédie est en exercice. Cette séquence d'ouverture appuie l'idée selon laquelle Two Lovers illustre moins un simple dilemme entre deux femmes qu'un choix concernant la famille.

El Caribe
El Caribe


Église Saint Christopher
Église Saint Christopher

Le roi Bobby
Le roi Bobby

Le roi Burt
Le roi Burt
Dans La Nuit nous appartient, le dilemme est aussi familial mais plus frontal puisqu'il s’agit d'opposer deux familles auxquelles Bobby Green appartient théoriquement : une famille de sang mais honteuse et une autre de cœur, porteuse de la glorieuse carrière de ce fils. Gray oppose donc ces deux mondes par la mise en scène d'abord, puis par la narration.
L'action se situe dans les années quatre-vingt . Cependant, les premières images sont des photographies en noir et blanc (toutes prises par le photographe américain Leonard Freed – à l'exception de l'avant-dernière, prise par l'épouse du cinéaste) accompagnées d'un standard de jazz I'll Be Seeing You. C'est l’illustration parfaite d'une conception traditionaliste du métier de policier et la vie de famille portée par Burt (Robert Duvall) et Joseph (Mark Wahlberg) Grusinsky. L'arrivée de la chanson Heart of Glass rompt avec cette ambiance, pour laisser place à son total contraire. D'un noir et blanc accompagné d'un morceau de jazz et d'images sordides de meurtres ou d'arrestations, nous passons à des couleurs chaudes et à un univers baroque bercé par la pop de Blondie dans laquelle deux beaux jeunes gens vivent une scène de sexe passionnée. L'opposition entre ces deux mondes est nette. Bobby fait bien partie de ce second monde : habillé de rouge, il se fond dans le décor.
Ces deux premières séquences étaient hors du temps, hors de la narration. Les deux suivantes matérialisent véritablement le dilemme du film. Deux fêtes – l'une dans le club El Caribe de Brooklyn qui exalte la jeunesse et la danse, l'autre dans l'église Saint Christopher du Queens qui célèbre la promotion d'un policier méritant – présentent les deux mondes créateurs du dilemme selon le point de vue de Bobby, seul protagoniste qui appartient à ces deux univers. Les deux lieux sont clairement mis en parallèle par Gray puisque l'on retrouve plusieurs plans similaires d'une séquence à l'autre mais avec un contexte, des personnages très différents. La magnificence du club et de l'église sont du même rang : pour l'un comme l'autre, un mouvement de caméra haut-bas englobe les lieux pour exposer une légitimité égale. Bobby le dit lui-même, à Jumbo Falsetti (Danny Hoch) : dans son club, il est le roi (« You are in the presence of the future king of New York »). Et le plan de Bobby surplombant la foule dansante ainsi que les plans le montrant saluer ses clients et leur serrer la main le prouvent. Dans l'église, c'est son père Burt qui tient ce rôle : on retrouve un plan similaire à la plongée montrant Bobby au dessus de tous. Même ils ne sont les rois du même royaume. La différence d'ambiance entre la cour de Bobby et celle de Burt est flagrante. Le conflit culturel continue : Louis Prima contre Blondie, buffet froid contre cocktails à la mode.
Tandis que le film se contentait d'opposer deux milieux socioculturels, la séquence dans laquelle le père et le frère de Bobby lui propose de collaborer avec eux explicite en une seule phrase l'enjeu et le dilemme à venir. Burt met en garde son fils : « Sooner or later, either you’re gonna be with us or you’re gonna be with the drug dealers » . Cette prédiction est  une façon de signifier que Bobby devra faire une choix entre revenir à ses origines ou continuer de les masquer (il se fait appeler Bobby Green à la place de Robert Grusinsky). Gray confirme ce mauvais présage annonciateur de la tragédie par quatre éléments scéniques, signes du début de la descente aux enfers : les lents travellings sur la foule silencieuse, les sons de cloche, le long baiser entre Bobby et Amada (Eva Mendes) et le fondu au noir.


Ce texte est extrait du mémoire universitaire de l'auteur, intitulé Le dilemme comme fondement du personnage et de l'esthétique des films de James Gray, dirigé par Pierre-Olivier Toulza et soutenu en Juin 2013 à Paris-Diderot.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


A lire également
< >

Vendredi 29 Novembre 2013 - 16:16 Le Cœur sous le manteau (déclarations muettes)

Lundi 25 Novembre 2013 - 20:49 Dossier James Gray