Feux Croisés
Dimanche 21 Avril 2013
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Lola, Une chambre en ville : films en miroir




Lola (1961)
Lola (1961)

De son premier long-métrage, Jacques Demy s'est plu tout au long de son œuvre à semer le souvenir par l'intermédiaire de ses personnages. C'est ainsi que Roland Cassard, le jeune homme indécis de Lola devient l'époux de Geneviève dans Les Parapluies de Cherbourg ; que Les Demoiselles de Rochefort contient une allusion à une Mme Desnoyers résidant à Nantes ; et que Lola en personne ré-apparaît presque dix ans plus tard à Los Angeles dans Model shop. Une chambre en ville - film trop singulier, trop unique sans doute – n'entretient pas ce type de résonance avec Lola. En revanche, il partage avec lui le même décor : Nantes, ville natale de Demy, dans laquelle le cinéaste a donc tourné deux fois à plus de vingt ans d'écart. À bien des égards, les deux films existent en miroir, simultanément négatifs et symétriques l'un de l'autre ; Une chambre en ville est aussi sombre et suffocant que Lola était solaire et gracieux. Du noir et blanc à la couleur, du présent au passé, du musical rêvé à l'opéra accompli. 
 

Demy désirait à l'origine réaliser avec Lola une comédie musicale « à l'américaine », en Cinémascope, en couleurs, contenant des numéros chantés et dansés – cette envie de musical s'accomplira en 1967 avec les Demoiselles. Contraint de revoir ses ambitions à la baisse faute de budget, il tourne un film au présent, dans l'esprit « Nouvelle Vague », contenant une seule chanson mais beaucoup de ballets métaphoriques, ceux du destin, du hasard et des rencontres. De son côté, Une chambre en ville est l'achèvement d'un projet de longue date de Demy, initié dans les années 50 sous la forme d'un roman, lancé une première fois en 1976 (Deneuve et Depardieu envisagés dans les rôles principaux). Finalement, c'est en 1982 que Demy tourne à nouveau à Nantes, non pour y filmer au présent, « en direct », mais pour y recréer un passé, celui des grèves ouvrières de 1955 qui ont marqué sa jeunesse. D'un film qui se rêve dansé et chanté, on est passé à un autre qui s'affirme opéra - plus encore que ne le faisait Les Parapluies de Cherbourg - avec son ton résolument épique et tragique que renforce la musique de Michel Colombier, remplaçant ponctuel du compagnon de route Michel Legrand. Une chambre en ville, le « grand film malade » de Demy, est son œuvre la plus outrée, stylisée, baroque et crue. Il est aussi – paradoxalement, à première vue - celui qui aborde le plus frontalement et concrètement le politique, à travers son regard sur le quotidien des ouvriers métallurgistes nantais dans la fièvre de la grève et une mise en scène de la violence des rapports de classe.
 

Dans Une chambre en ville, Edith et François entretiennent un rapport au monde qui est celui de l'engagement total – au point qu'il est envisageable pour eux de mourir pour leur cause, politique ou amoureuse. À l'opposé, les personnages de Lola sont plus flottants, plus « relâchés » dans leur rapport à l'existence : Roland hésite, Frankie se promène, Lola attend, Mme Desnoyers regrette... En retournant à Nantes et en y filmant cette fois-ci au passé (vingt ans après Lola et presque trente après les événements qu'il dépeint), Demy change radicalement les perspectives, introduit chez ses protagonistes une dimension d'engagement absolu qui était absente dans Lola, comme si un film au présent était nécessairement plus diffus, plus indéterminé, plus ondoyant. Dans Une chambre en ville, Demy filme a posteriori (« Nantes, 1955 » annonce le carton d'introduction) une tragédie complète et confère à son récit une charge mythique que sert à merveille la construction opératique de l'ensemble. Si dans Lola Nantes est la ville d'une sorte de désœuvrement à la fois languide et radieux, elle devient celle de l'affirmation de soi violente et totale dans Un chambre en ville. Cette dernière n'implique pas pour autant davantage d'emprise sur le réel : le destin, tracé à l'avance (voir les prédictions de la cartomancienne d'Edith), a remplacé le hasard, ou plutôt il finit par se confondre totalement avec lui. Le départ auquel aspire Lola (comme les Demoiselles d'ailleurs, qui rêvent de « monter à Paris ») n'est désormais plus possible - la ville est close, les destinées sont scellées.
 

Une chambre en ville est en même temps le fils naturel de Lola et des Parapluies (dans ce film « en chanté », on retrouve Nantes, une veuve mélancolique, une amoureuse éconduite, des rencontres aux hasards dans les rues de la ville...) et une sorte de bâtard, une bizarrerie dans l’œuvre de Demy. L'aspiration à un certain absolu, et à la fusion totale des deux amants, ne souffre pas ici de demie mesure. À cet égard, on imagine difficilement deux images plus différentes du malheur amoureux que celles figurées dans les fins respectives des Parapluies de Cherbourg et d'Une chambre en ville. L'une de résignation et d'arrangement avec l'existence, l'autre de refus du compromis. L'une plus adulte, l'autre plus « adolescente » sans doute. Ce sont en vérité les amants d'Une chambre en ville qui prennent au pied de la lettre le chant d'amour de Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg : « Mais je ne pourrai jamais vivre sans toi. » Tout concourt ici à l'éclatement des passions dans leur crudité, leur beauté et leur obscénité. Une chambre en ville semble sortir et déborder du cadre « demyesque », celui que Lola avait initié avec son final tout à la fois heureux et mélancolique, euphorique et amer (Lola quittant la ville en voiture avec son Michel enfin revenu et devenu riche, mais se retournant pour jeter un dernier regard à Roland, son ami indécis et charmant qu'elle aurait pu aimer). 

 


Une chambre en ville (1982)
Une chambre en ville (1982)

Lyrisme, opéra et amour fou contre naturalisme, chansonnettes et mélancolie ? Pas tout à fait, et même pas du tout, car malgré l'outrance affichée d'Une chambre en ville, on y reconnaît une même attention aux réalités concrètes, politiques ou intimes, des personnages filmés. Et parallèlement, bien que le film soit en apparence plus « quotidien » à plus d'un égard, quoi de plus « absolu » que la croyance de Lola en le retour de son grand amour ? Et puis, toujours chez Demy : cette capacité à faire cohabiter dans un même plan, une même phrase, la passion et le désespoir, le sentiment du bonheur et le savoir de sa fuite inexorable, ce qu'on est est, ce qu'on a été et ce qu'on pourrait ou aurait pu être (comme les personnages de Cécile et de Mme Desnoyers dans Lola sont des projections de ce que celle-ci fut et de ce qu'elle pourrait devenir). Quelque soit l'issue donnée à leurs aspirations, à leur recherche du bonheur (ici, tragédie ou « happy end » en demi-teinte, mais vraie fin heureuse par exemple dans Les Demoiselles de Rochefort), Demy nous donne toujours à aimer des personnages qui défendent passionnément leur droit à vivre.