Feux Croisés
Lundi 25 Novembre 2013
Dossiers
Rémy Russotto

Machisme

A propos de Two Lovers (2008)


Ou comment Vinessa Shaw dans Two Lovers est contaminée par un homme-sot, et le monde avec. Eva Mendes dans La Nuit nous appartient avait eu l’intelligence de partir.



Vinessa Shaw
Vinessa Shaw

Kim Novak
Kim Novak
Vertigo a été élu meilleur film du monde récemment. De quoi s’agit-il ? D’un sot incapable de voir la femme qu'il aime lui tendre la main. Il ne l’attrape pas. Pire qu'Orphée, il la condamne deux fois, puisque sa belle Eurydice meurt à deux reprises, tombée du haut d’un clocher par sa faute. Une fois blonde (Madeleine), elle tombe car il croit dur comme fer au personnage qu’elle doit incarner. Une fois brune (Judy), il ne veut que la blonde et elle tombe à l’identique - replay. Kim Novak lui dira pourtant “I’m not mad”. Comprendre: (1) « I’m not Mad, aka Madeleine.  I’m Kim Novak you idiot – love me » et (2) « I’m not mad, aka crazy » (« je ne suis pas cette folle que je dois incarner, un tueur m’a payée pour le faire, faire semblant de tomber d’un clocher, je suis en vie – love me »). Mais rien n’y fait. Le sot demeure, enfermé dans sa tour. Il tombe de Charybde en Scylla, aveuglé par l’artifice, le fantasme, prisonnier d’un ovoïde carburant au fantasme nourri par une opposition frigide entre le faux (Madeline ou Judy ?) et le vrai (Judy ou Madeleine ?) - opposition qui serait terrée dans l’image et expliquerait autant pourquoi Vertigo a été élu meilleur film du monde que notre rapport aux images, voire à la vérité tout court. Quoi qu’il en soit Madeleine / Judy & Scottie resteront éternellement prisonniers, le film tournant en boucle sur lui-même, l’identique histoire débutant et finissant à chaque vision, avec la complicité du spectateur qui fait play.

Il existe pourtant des âmes vaillantes qui ont tenté l’impossible: sortir Kim Novak de cette boucle mortifère et venir en aide au pauvre Scottie. De Chris Marker (La Jetée) à Tony Scott (Déjà Vu) en passant par les Wachowskis (la trilogie Matrix), ils n’ont pas été nombreux à s’y coller mais ils ont été très bons. Ils ont trouvé des solutions. Avec les Wachowskis, Scottie-Neo surpasse la boucle ovoïde mortifère (matrix versus monde réel) avec l’aide de Trinity - qu’il rattrape avant qu’elle ne tombe et ramène à la vie. Il fait sortir l’ovoïde de ses gongs pour un reload généralisé et des revolutions en lieu et place d’un triste replay. Tony Scott la déplace aussi par une remontée dans le temps, modifier le passé pour créer une nouvelle ligne spatio-temporelle qui supplante celle où Paula Patton meurt à répétition. Dans les deux cas, il s’agira de faire bon usage de la boucle mortifère, de s’y imposer pour la modifier, ce qui suppose un héros moins sot et une femme moins morte. Ce qui suppose aussi de faire un choix que Scottie n’avait pas su faire. "The problem is choice" disait-on dans Matrix.
 
Two Lovers de James Gray est une des dernières grandes tentatives de dialoguer avec Vertigo. Mais James Gray a d’autres envies que de trouver des solutions au problème de Madeleine et Scottie. Two Lovers aggrave en effet leur cas, ce qui n’est pas rien. Il n’est pas question de sortir de la boucle mortifère de l’Oncle Alfred, mais d’en offrir une nouvelle version, plus cruelle, plus vicieuse certainement. 
 
Two Lovers est l'histoire d'un autre sot (Joaquin Phoenix radicalisant la figure du sot jusqu'à l'autisme) qui s'éprend de deux femmes : une blonde, une brune. La blonde (Gwyneth Paltrow) n'appartient pas au cercle familial. Elle incarne la liberté, la fuite hors de la boucle, qui semble fatale (renfermée, pourrie), familiale. La brune (Vinessa Shaw) est adorable et on l'aime plus que tout. Mais elle est plus proche de la famille et elle incarne quelque chose que le héros semble vouloir fuir (la réalité pourrie du cercle familial ?). Le héros voudra nécessairement préférer la blonde, et fuir la famille. Mais la blonde part sans lui, à San Francisco où habitent Kim & Scottie (non sans que Joaquin ait eu le temps de la pénétrer, sur le toit de leur immeuble, dans un lieu qui ressemble farouchement au clocher de Vertigo, Gwyneth ayant remplacé Kim, et faisant cette fois, en place de profil, face à la caméra, dans un regard-caméra aussi glaçant que morbide, en pleine baise nécrophile). Le choix ne sera donc pas entre la blonde ou la brune, mais concernera uniquement la brune. La rejoindra-t-il ou non? Oui, il la rejoindra effectivement, après avoir compris qu’il ne sera jamais avec la blonde et ses fausses promesses, ses images. Il fait ce choix et ce choix est un choix qui sent le moisi. Car il ne s’agit pas de Vinessa Shaw mais de sa pourriture à lui - qui la contamine elle. On aurait aimé qu’il la rejoigne sans hésiter ou qu’il ne la rejoigne jamais. Qu’il meure à la limite mais pas qu’il la rejoigne après avoir préféré son fantasme Gwyneth. On dira « il s’est trompé, ou le devoir l’appelle, il doit joindre la boucle et retourner dans le cercle morbide familial d’où il est impossible de sortir mais d'où émerge néanmoins quelque chose ». On dira que c’est sans doute là le cinéma de James Gray, ce néanmoins, cette ambigüité assumée, ce sérieux si sérieux qu’il ne peut opter pour une ligne claire car les lignes claires cela ne se fait pas entre gens de goût, seul compte une certaine forme de complexité et cette complexité ne peut jamais rimer qu’avec l’ambigüité et la compromission – et c’est ça qui serait beau et vrai. James Gray tente d’étendre le cercle mortifère, l'odeur de renfermé,  à toute l’existence humaine (Vinessa Shaw), mais cela ne marchera pas. Face à lui, il y a des blockbusters comme La Jetée, Déjà Vu ou Matrix. Ils vont gagner car ils sont plus clairs. On pleure pourtant devant Two Lovers, et malgré nous, beaucoup dans les bras de la mère tendre Isabella Rossellini, ayant remplacé la mère haineuse hitchcockienne, ce qui est trois fois pire.




A lire également
< >

Vendredi 29 Novembre 2013 - 16:16 Le Cœur sous le manteau (déclarations muettes)

Lundi 25 Novembre 2013 - 20:49 Dossier James Gray