Feux Croisés
Dimanche 13 Juillet 2014
Champs-Elysées Film Festival 2014
Laurent Husson

Mater laborosa

Lecture thématique croisée de Fort Bliss et Obvious Child




Fort Bliss
Fort Bliss

Obvious Child
Obvious Child
La compétition de la dernière édition du Champs-Elysées Film Festival aura été l'occasion de deux révélations majeures : Fort Bliss de Claudia Myers, et Obvious Child de Gillian Robespierre. Ces deux films nous ont marqué pour des raisons extrêmement différentes : d'un côté, le drame de la perte du lien entre une mère et son fils ; d'un autre côté, une comédie romantique sur la question de l'avortement. Des films aux antipodes l'un de l'autre, où la chaleur étouffante du Texas répond aux rigoureux hivers new-yorkais ; où l'austérité militaire répond à la liberté de ton des humoristes ; où des adultes raisonnés répondent à une jeunesse qui se cherche encore.
Il nous apparut cependant très étonnant, a posteriori, de constater de nombreux et importants points communs entre ces deux œuvres : deux portraits de femmes fortes, par deux réalisatrices, sur le sujet de la maternité. Si ces films nous ont à ce point touché, serait-ce parce qu'ils disent tous deux quelque chose d'aujourd'hui ?
 
Repérons tout d'abord un premier point de convergence thématique : les films de Myers et de Robespierre évoquent tous deux le dilemme entre vie de femme et vie professionnelle. Dans Fort Bliss, le personnage de Maggie Swann (Michelle Monaghan) se voit contrainte de choisir entre partir à nouveau sur le front afghan et rester au Texas auprès de son fils, après avoir fait la douloureuse expérience de la cassure des liens mère-fils causée par son précédent départ. Dans Obvious Child, Donna Stern (Jenny Slate) comprend les conséquences du « déballage » sur scène de sa vie la plus intime, lorsque son petit ami d'alors prend cet affront comme prétexte pour la quitter. Vivre une vie professionnelle accomplie, au sens ici de passionnée, porte ainsi de graves conséquences sur la vie personnelle. Le ressort dramatique de ces deux films se fonde alors sur la même prise de conscience d'un devoir de responsabilité.
Pour leur entourage, ces personnages sont au mieux perçus comme obstinés (par leurs collègues), au pire comme irresponsables (par leur famille et environnement affectif). Le choix est ainsi posé pour ces deux héroïnes : une vie professionnelle vécue pleinement – qui plus est lorsque celle-ci est « marginale », autant que peut l'être une vie de militaire ou d'humoriste – est incompatible avec une vie de femme. La question n'est pas nouvelle en soi, et a déjà fait l'objet de nombreux traitements au cinéma ; mais il ne s'agit plus ici de ne parler que de la situation des femmes : la modernité de ces films est sans doute de poser plus largement la question de la responsabilité, pour les hommes autant que pour les femmes, et ce d'un point de vue féminin.
 
Les deux personnages évoluent dans des milieux traditionnellement masculins : l'armée et la scène humoristique. La question de la féminité est donc ici bien entendu exacerbée ; mais ces deux films partent d'emblée d'un certain renversement de situation, où la féminité devient un atout : l'encadrement maternel de Maggie Swann est un soutien indispensable pour son équipe d'apprentis secouristes, et l'humour de Donna Stern à base de vannes sur les tracas de la vie quotidienne d'une femme détonne dans le milieu du stand-up. Myers et Robespierre ont visiblement compris que l'enjeu de ces films, aujourd'hui, n'est plus de seulement revendiquer la place des femmes dans ces corps de métiers spécifiques. Le point de vue féminin est au contraire le point de départ d'une observation nouvelle des contradictions masculines. L'homme n'apparaît en effet pas mieux placé pour donner des leçons sur le partage entre vie professionnelle et vie de famille : il semble n'avoir qu'un rapport (socio-culturel) différent à cette question. Maggie Swann est la première personne à faire remarquer à son supérieur Garver (Freddy Rodriguez) que son professionnalisme ne l'empêche pas d'être un mauvais père ; Ryan (Paul Briganti) rend Donna responsable de leur rupture, tandis que cette dernière sait, malgré son chagrin, que cette raison donnée n'était qu'un prétexte.

Fort Bliss
Fort Bliss

Obvious Child
Obvious Child
La question de la maternité est quant à elle posée sensiblement dans les mêmes termes. La modernité de ces films n'est encore une fois pas de seulement revendiquer le droit des femmes à accomplir librement leur vie de mère (ainsi, l'histoire de Fort Bliss ne se fonde heureusement pas sur la distinction entre soldat et mère de famille, et celle d'Obvious Child ne porte pas que sur la question éthique de l'avortement). Il s'agit ici davantage d'explorer la complexité de la condition de mère. La vie moderne n'est pas considérée comme coupable de cet état de fait, ainsi que de bêtes réactionnaires n'aurait pas hésité à le faire. Myers et Robespierre tendent plutôt à montrer qu'au sein de cette vie moderne, hommes et femmes sont confrontés aux mêmes questionnements – notons par ailleurs que, dans les attentes posées par chacune de ces deux femmes, le modèle de la cellule familiale traditionnel n'est pas forcément remis en question, l'amant pouvant parfaitement se transmuer en père de famille.
Parallèlement au fait que ces héroïnes évoluent dans des milieux masculins, notons enfin que celles-ci présentent elles-mêmes des liens cassés avec la mère (absente dans Fort Bliss, distante et surtout incompréhensive dans Obvious Child), et privilégiés avec le père (elles suivent d'ailleurs leur voie professionnelle). Il faut comprendre cependant que cette masculinisation encore soulignée ne remet pas en question la féminité de ces héroïnes – et donc leurs capacités à être mères. Dans Fort Bliss, le personnage d'Alma (Emmanuelle Chriqui) est perçu comme le modèle de la mère idéale, celui de la femme au foyer attentive à son enfant. Pour autant, le rapprochement progressif de l'enfant avec sa mère biologique démontre peu à peu que la fragilité de ces liens n'est pas à déduire d'un comportement féminin anormal, mais plutôt des conséquences universelles de l'absence. Dans Obvious Child, Donna prend conseil auprès de sa meilleure amie Nellie (Gaby Hoffmann), sans jamais pour autant partager son cynisme quant à la question de la maternité.
Dans ces deux films émergent enfin des personnages masculins se présentant comme garants de la cellule familiale : Richard, l'ex-mari de Maggie (Ron Livingston), Luis, amant de Maggie (Manolo Cardona), et Max, amant de Donna (Jake Lacy). Tous ces personnages masculins tendent à montrer leur capacité à prendre leurs responsabilités. Une fois encore, il ne s'agit pas de montrer l'homme comme étant garant des valeurs traditionnelles face à des femmes modernes perdues (discours conservateur attendu), mais bien de constater, par le biais de regards féminins, le partage universel de la question de la responsabilité. Bien plus que d'être simplement « féministes », ces puissants portraits de femme se sont révélés être des reflets actuels parmi les plus pertinents de la condition moderne des femmes – tout autant que de celle des hommes.




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