Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Reprises
Mathieu Macheret

O'Brother

A propos de Bratan le frère de Bakhtier Khoudojnazarov (1991)




O'Brother
Avant de sombrer, avec Luna Papa, dans le folklorisme foutraque « à la Kusturica », on oublie que Bakhtier Khoudojnazarov fut ce qu'on appelle un « jeune cinéaste prometteur ». L'un des plus talentueux de ceux qui émergèrent, à l'orée des années 1990, des ex-républiques soviétiques,  et furent formés à la prestigieuse école de cinéma de Moscou, le VGIK. On oublie que son premier long-métrage, Bratan, avait tout d'une grande œuvre, hormis une retenue excessive qu'on attribue sans mal à la charmante timidité des premières fois. Il fut, en tout cas, l'une des plus brillantes manifestations du cinéma tadjik et, en même temps, du néo-réalisme nouvelle école.
Comment un film provenant du Tadjikistan - territoire mal connu, peu représenté - peut-il se soustraire à ses devoirs ? Comment peut-il se libérer de l'écrasante exigence de représentation qu'on attend des cinématographies rares ou discrètes ? Peut-il seulement se dégager un espace qui n'appartienne qu'à lui ? Khoudojnazarov esquive les questions massues par un manque complet d'affectation, qu'on pourrait prendre pour une indifférence polie, mais qui relève de tout autre chose. Par un mélange curieux de discrétion et de culot, le cinéaste fonde assez de confiance en son outil pour laisser agir ses puissances d'enregistrement et répondre à sa place. Au lieu d'embrasser une vaste perspective historique ou collective, dans la grande forme qu'elles supposent, il la laisse poindre à l'arrière-plan d'une aventure intime, à la hauteur de ses deux modestes personnages - deux frères - sous forme d'un simple aller-retour.
L'aîné, adolescent, s'occupe de son petit frère, enfant, dont il aimerait bien se défaire afin de chercher du travail, vivre sa propre vie, quitter leur grand-mère et la campagne. Il décide de le conduire chez leur père, médecin respecté en ville, pour le lui confier. Mais une fois arrivés chez cet homme peu affectueux, une autre vérité se fait jour : l'aîné a depuis longtemps investi une paternité qui ne peut plus revenir à son père biologique. La prise du grand-frère sur le petit est si forte qu'elle ne saurait passer par d'autres mains, si légitimes soient-elles. On tient là, dans son récit-même, l'une des premières beautés du film : la remise en cause d'une filiation descendante de l'affectivité, au profit d'une fraternité transversale. La fin d'une lignée et le début d'une communauté, même minimale, de frère à frère. Le lien familial n'est plus alors défini par la conservation (ce qui passe de père en fils), mais par une forme de compagnonnage symbiotique, relancé par cette question qui revient tout au long du film : peut-on continuer l'un sans l'autre ?
Mais la beauté de Bratan tient aussi au style de Bakhtier Khoudojnazarov. Sa belle humilité le conduit à donner du champ à ce récit intime, à cette relation si forte qu'elle risque de s'enfermer dans une bulle. Demi-mesure ? Pudibonderie ? Non. Ce que Bakhtier laisse entrer dans la largeur de son champ, dans l'arrière-plan, c'est, comme en coupe, l'état du Tadjikistan – une friche. Voilà précisément ce que permet le trait uni (très peu découpé) du néo-réalisme : greffer l'aventure individuelle sur un état mouvant du pays, plonger des personnages non plus dans un décor mais dans les plis d'une topographie. Ce n'est pas pour rien que le film décrit un parcours (et pas n'importe lequel : un aller-retour). C'est aussi pour tracer une ligne qui dessinerait le profil d'un pays.

Le film trouve une solution esthétique à cette ambition dans la structure même de son récit. Pour rejoindre leur père puis revenir au bercail, les deux frères empruntent un train de fortune voué aux transports de matériaux, roulant sur des rails vétustes. Conduit pas un camarade, il les dépose au gré des besoins, chargements, déchargements ou accidents. Ainsi, les épisodes du film se déposent autour de cette colonne vertébrale que forme la voie ferrée. Les poches de récits – qu'on sent advenus au petit bonheur des rencontres avec de vrais tadjiks (pas d'acteurs professionnels, ici)  – poussent aux alentours des rails et trouvent leur fréquence, leur rythme dans les stations du train.
L'attention pour les trains dépasse la simple structure narrative pour atteindre au motif esthétique. Souvent, l'espace est zébré de leur passage fulgurant, sans autre raison que celle de souligner les restes fantomatiques d'une industrialisation décapitée, qui remue encore par réflexe. Et quand une bagarre éclate, fruit de la frustration du grand frère à ne pouvoir mener seul sa barque, la violence est à la fois dérobée et soutenue dans la figuration d'un train qui passe à toute vitesse, grand vacarme qui surplombe les personnages et rythme leurs coups. Bakhtier Khoudojnazarov n'a pas retrouvé, par la suite, une telle inspiration, où chaque plan – à la photographie splendide, soit dit en passant – fait mouche sans la moindre ostentation. Il faut avoir la force d'un taureau comme Orson Welles pour survivre à un premier coup de maître.

Bratan le frère de Bakhtier Khoudojnazarov. Avec Timur Tursnow, Firus Sabsalijew.
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