Feux Croisés
Mercredi 16 Avril 2014
Dossiers

Où est Charlot ?

A propos de Monsieur Verdoux (1947)




Dans son texte indispensable « Le mythe de M. Verdoux », André Bazin explique que Charlot y brille par son absence, Verdoux étant l’exact opposé du personnage crée par Charlie Chaplin. Car « Charlot persiste comme en surimpression dans Verdoux : c’est parce que Verdoux c’est Charlot. […] En autant d’éléments que vous réduisiez Charlot, il n’est pas un trait dont vous ne trouviez pas en Verdoux le contraire ». Charlot est pauvre, sensible, une victime ; Verdoux est riche, distingué, sans pitié. En somme, leur stricte opposition les rapproche ; mais nous verrons que Chaplin est bien plus subtil que cela. En fait, la création d’un tel personnage d’assassin aimable théorise à lui seul le travail d’acteur de Chaplin en même temps qu’il nuance les thèmes et les personnages habituels de son cinéma.

Si le registre du film est a priori dramatique, Chaplin et le spectateur sont conscients du potentiel comique d’un homme volant et assassinant des bourgeoises ; du moins au vu de la filmographie du cinéaste dans laquelle la bourgeoisie n’est jamais bien traitée. Il existe de ce fait un jeu volontaire sur le flou concernant l’appartenance générique du film tout au long du film. La première apparition de Chaplin en est une parfaite illustration. Tandis qu’une ambiance plus hitchcockienne que chaplinesque introduit le film, le dévoilement du nouveau personnage de Chaplin l’inscrit dans la comédie, puis plus précisément dans la satire. La pose est drôle car exagérée. Le surjeu fait partie du personnage de Verdoux. Pour comprendre l’importance majeure du jeu comme thématique filmique, il faut s’attarder sur la façon dont le comédien Verdoux prépare et occupe l’espace de sa « small villa somewhere in the South of France ». Avant la visite (inattendue) de Mme Grosnay, il cueille des fleurs qu’il dispose dans le hall d’entrée, ajuste son apparence devant le miroir et ce, expressément pour séduire d’éventuelles futures conquêtes. Devant l'une d'entre elles, il répète un numéro bien rôdé pour lui-même mais inédit pour le spectateur. La pauvreté qui explique la criminalité du personnage révèle la véritable profession de Verdoux : sa double vie et son jeu de séduction permanent font de lui un ersatz de comédien.

La voix off dite par Verdoux lui-même, quelques brefs regards caméras renforcent une complicité déjà acquise entre le spectateur et la star Chaplin. Ce nouveau personnage serait alors Charlot qui adopterait voire parodierait les codes et les coutumes de la bourgeoisie qui l’a si longtemps rejeté, moqué, méprisé, exploité. Plus encore que dans La Ruée vers l’or (The Gold Rush, 1925), Monsieur Verdoux est la véritable revanche de Charlot sur les classes supérieures auxquelles il n’appartient pas, de Chaplin sur un monde dont il n’est pas originaire. Le jeu de Verdoux berne les femmes bourgeoises, Chaplin s’est emparé d’un art populaire destiné à toutes les masses : le geste est le même. Mais à la différence du Charlot de 1925 qui était littéralement traité comme un animal, éloigné par les autres de toute once d’humanité, le Verdoux de 1947 ne subit plus la pauvreté. Il survit par le jeu comme Chaplin avant lui. L’illusion du jeu est un succès pour les deux hommes. Verdoux est ainsi constamment dans la performance et cela prouve la grandeur de l’acteur Chaplin au-delà de son personnage mythique de Charlot. Durant sa visite chez Lydia, le réalisateur indique explicitement son double discours. Il ne s’agit pas seulement de s’adresser à une femme riche mais aussi à son spectateur. Chaplin fait en sorte que Lydia tourne le dos à Verdoux pour mieux dévoiler sa tromperie au spectateur mais surtout pas à sa dulcinée. L’acteur Chaplin et le réalisateur Chaplin s’appliquent tous les deux à créer une complicité réelle avec leur public mais aussi une fausse avec Lydia. La récurrence des regards caméras dans la séquence en est la preuve. La duplicité du comportement chaplinesque est ici à son apogée. La bourgeoise est toujours irrespectueuse mais le costume change la donne : Lydia oublie que l’habit ne fait pas le moine. Chaplin ne porte plus les vêtements du vagabond mais celui du petit bourgeois. Ce changement sert son jeu et créé l’illusion de la richesse. L’absence de Charlot n’est pas synonyme de la fin de la critique de la bourgeoisie, du capitalisme, ni de ses caractéristiques originelles. 

Les films avec Charlot se terminent souvent par une réussite amoureuse. Son rapport avec la gente féminine est souvent un prétexte aux gags, un but à atteindre. Chaplin reprend cette idée dans Monsieur Verdoux. Le prétexte de ses crimes rapproche une fois de plus Charlot et Verdoux. Ce dernier s’avère être un père de famille, marié à une femme handicapée. La cruauté apparente du héros s’annule ainsi avec un appel au mélodrame. Il revient naturellement à la maison et s’avance dans un couloir qui le mène à une femme : le bout du tunnel est la raison de ses crimes. Le cadre dans le cadre est idyllique, l’ombre de Verdoux se reflète sur le mur. Chaplin veut signifier que l’escroc fait place au mari, pour combler une femme proche des amoureuses de Charlot.

Mais l’acteur commence à se tenir à distance de son personnage populaire. La séquence du non-mariage entre Verdoux et Mme Grosnay marque une rupture dans le comique chaplinesque, probablement causée par la noirceur manifeste du film, par l’intégration et le simulacre bourgeois de ce nouveau personnage. Ce rassemblement de bourgeois devrait être un bon contexte pour élaborer des gags visuels propres à Chaplin. Mais la présence de sa deuxième épouse Annabella Bonheur (Martha Raye) empêche un sommet burlesque. Il n’est pas anodin que le rire insolite et tonitruant de celle-ci en soit l’élément déclencheur. Déjà dans Les Temps modernes (Modern Times, 1936), dernier film dans lequel Charlot apparaît, Chaplin employait la parole pour signifier la fin malheureuse du muet et donc la mort de son personnage nourri par l’absence de la parole. Ici, la présence d’un intrus bruyant (par son rire comme pour ses possibles révélations concernant la véritable identité du futur marié) force Verdoux à se cacher, empêche Chaplin de créer le gag. Se cacher, tel est l’objectif premier de Verdoux dans cette séquence. Ses multiples cachettes n’empêchent évidemment pas le rire du spectateur mais elles prouvent les limites du « recyclage » du personnage Charlot. Ne pas être vu pour ne pas être rabaissé à son statut de faux riche donc de pauvre, de vagabond semble primer sur le gag, nous dit Chaplin. Verdoux se laisse alors arrêter puis condamner à mort. Sa femme et la jeune fille qu’il avait aidée n’ont plus besoin de lui (la première est décédée, la seconde a épousé un riche homme d’affaires). La jeune fille chaplinesque qui apportait une once d’espoir à Charlot n’est plus. Charlot est mort avec Verdoux.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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