Feux Croisés
Mercredi 16 Avril 2014
Dossiers
Rémy Russotto

Pouvoir de Chaplin, grandeur de Keaton




Buster Keaton et Charlie Chaplin sur le tournage de Limelight
Buster Keaton et Charlie Chaplin sur le tournage de Limelight
Chaplin versus Keaton, est-ce une question bête ? Rivalité qui révélerait deux conceptions du cinéma, voire du monde ? Comme Méliès s’opposerait aux frères Lumière, c’est l’hypothèse avec laquelle l’histoire du cinéma coince. Ces antagonismes valent peu de choses, mais peu importe. Retournons-y pour les remuer. En l’espèce, comment deux ‘comiques’ se distinguent-ils l’un de l’autre ? Prenons deux scènes connues. D’un côté, Charlot se fait avaler par une chaîne de production, passe dans le mécanisme, se fait éjecter, en ressort fou (Modern Times, 1936). De l’autre côté, une façade s’effondre sur Keaton, qui passe par la fenêtre, impassible (Steamboat Bill Jr., 1928). La première scène prend du temps. Le mécanisme industriel, horloger, le charrie et il en ressort fou. On dira ‘il a passé trop de temps à l’intérieur de la machine’, il sera transformé. Il s’agitera à tout déboulonner. L’exposition à la durée comme source de dérèglement, le temps comme source de maladie. Le cinéma comme durée et pourrissement. Le cinéma aussi comme Narcisse : car Charlot prend son temps. Le temps de son gag devient le temps du monde. Chaplin les synchronise tel un horloger, à mesure que son gag avance. Lentement, mais sûrement, Charlot devient l’univers. Les deux ne font qu’un. Démesure, démonisme, ambition faustienne de l’artiste clown moderne. L’univers c’est moi, dira Charlot. ‘J‘en veux pour preuve qu’Hitler lui-même, c’est-à-dire le monde version x, m’a volé ma moustache et je débite mieux que lui’ (The Great Dictator, 1940). Nous dirons ‘cinéma universel’. Dans la seconde scène, une façade tombe sur Keaton et il en réchappe car il passe par la fenêtre, en un instant. Cela ne dure pas et l’action ne modifie pas Buster. On dira ‘d’autres gags de Keaton prennent du temps’ – et pourraient donc modifier Buster. Sans doute, mais ils ne durent qu’un instant. Ses gags, le temps qu’ils prennent (un instant), ne saisissent pas Keaton. Ils passent à travers lui comme à travers un fantôme. Si le temps n’a pas de prise sur lui, c’est que Keaton en demeure étranger, exclu. Et chaque gag sert à l’en exclure, sempiternellement. Charlot, en revanche, prend son temps, en use et en sort usé. En permanence, il est modifié. En permanence, il est modifiable. Il habite le monde et le monde l’habite, en s’y réduisant. La technique, les sentiments, ‘le psychologique’, le changent et ses films sont les rapports publics de l’équivalence entre ces changements et ceux du monde (équivalence qui fera de lui la plus grande star du monde, le sien). Buster est stable en revanche. D’une stabilité inquiétante. Ni douce ni altière, ni mélancolique. Chacune de ses prouesses est l’occasion de confirmer cette absence de modification, son indifférence, sa solitude, fruit d’un rapport instantané (photographique) avec le temps. Charlot dilate le temps quand Keaton le contracte. Le premier vise la durée et s’y inscrit. L’autre l’instant et s’en éjecte. La vie d’un côté, l’éternité de l’autre (l’innommable : Keaton rencontrera Beckett). La question prendra un tour technique : comment deux corps jouent-ils avec la technique ? L’un, Charlot, se confrontera à cette technique, se battra contre elle, la dénoncera, montrant les modifications que cette technique engendre et jouera de cet antagonisme pour créer un cinéma basé sur des oppositions binaires  parfois tordues par Monsieur Verdoux. Cinéma ‘burlesque’, ‘dramatique’ ou ‘psychologique’ qui s’épanouit avec le temps. L’autre, Keaton, ne s’opposera pas à la technique mais s’en accommodera, impassible. Cinéma fatal. Keaton l’Héraclite moins tordu. On se baigne toujours dans le même fleuve ? Qu’importe si le fleuve ne compte pas. Keaton ou Neo se découvrant machine sans en être perturbé, ne faisant pas de l’opposition entre l’homme et la machine (le monde, le langage, les sentiments) tout un plat mais l’écartant par indifférence, projetant ainsi ses actions par-delà le bien et le mal. Charlot en fera tout un plat et le cinéma de David Cronenberg entre autres en forme l’écho *. Charlot sera riche. Buster busted, ruiné. L’un fondera un cinéma humaniste, anthropocentriste, étendant son rapport guerrier à la technique aux sentiments humains, au monde réduit à lui. Inventant un champ de bataille en même temps qu’un public, une maison de production, une star mondiale. L’autre sera sans descendance. Sans champ. Sans bataille. Seul, ses grands yeux ouverts et puis fermés. 


* Videodrome reproduit la scène où Charlot se voit absorber par le mécanisme, digéré et dégueulé : la télévision avale le héros pour le pire ; James Cameron fera autre chose avec Kate Winslet dans le Titanic, la propulsant Vénus d’Acier / Venus of Steel: lorsque Kate tombe dans l’eau avec tout le Titanic, ce sont deux cent millions de tonnes d’acier qui la pénètrent et qu’elle avale.




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