Feux Croisés
Lundi 22 Octobre 2012
Dossiers
Sidy Sakho

Repartir à jamais (une saga sans fin)


Qu'est-ce qui, depuis cinquante ans, fait encore courir James Bond ? Par quel miracle, quelle folie le personnage, la série survivent encore à l'épreuve du temps, aux récurrents changements de visages ? Penchons-nous déjà sur ce qui saute aux yeux, de plus en plus : la persistance d'un singulier anonymat.



Jamais plus jamais, Irvin Kershner, 1983.
Jamais plus jamais, Irvin Kershner, 1983.
S'il est une franchise où l'attachement tient moins au personnage qu'à ses interprètes, c'est bien James Bond. Plus que les péripéties, ce sont surtout les incarnations de 007 qui ont su, au long des vingt-cinq films de la saga, marquer durablement les mémoires. Ainsi, tout récemment, pouvait-on par exemple s'amuser sur Facebook à voter non pas pour notre épisode mais notre « James Bond » préféré (le plus cité étant, à peu près sans surprise, l'inaugural Sean Connery). Cette primauté de la tête d'affiche sur le film lui-même, et plus encore sur l'auteur du film (qui saurait citer de tête les noms de plus de cinq réalisateurs de la franchise?), est encore ce qui fait la spécificité d'une série très inégale, dont chaque épisode semble moins répondre au précédent, prendre corps dans la totalité d'une histoire au long cours que se donner ex nihilo, en toute autonomie.

L'anonymat participe du charme désuet d'une saga pour laquelle l'idée de conclusion ne semble au vrai jamais se poser. Un nouveau « James Bond » (film comme acteur), particulièrement depuis que ses deux interprètes les plus fameux, Sean Connery et Roger Moore, ont pris retraite de l'emploi (respectivement avec Jamais plus jamais en 1983 et Dangereusement vôtre et 1985), est pour cette raison beaucoup moins excitant qu'un nouveau Mission : Impossible – par essence « Tom Cruise movie » dont chaque nouveau signataire a un style très affirmé – voire, dans une moindre mesure, un nouveau Jason Bourne (le dernier inclus).

Aussi est-il rare de lire ou entendre depuis la reprise de la saga en 1995 – six ans après le dernier des deux incarnés par le ténébreux Timothy Dalton – une véritable prise de position critique, un engagement théorique vraiment marquant en faveur ou contre James Bond. En raison déjà de la médiocrité tranquille de tous les derniers opus (à l'exception peut-être de la première partie de Casino Royale, on y reviendra), Martin Campbell, Roger Spottiswoode, Lee Tamahori et Marc Foster, s'ils ont chacun au moins un bon film à leur actif, étant loin de compter parmi les cinéastes les plus stimulants de l'époque. En raison surtout, cela est comme implicitement admis avant de voir chaque film, d'une quasi garantie de ne pas être dépaysé.

Environ deux ans avant la réalisation puis la sortie de chaque nouvelle livraison, buzze la rumeur de la prochaine James Bond Girl (côté frenchy, après Claudine Auger, Carole Bouquet et Sophie Marceau... Eva Green ? ; d'un exotisme l'autre : Halle Berry après Ursula Andress ?), mais aussi de la voix de la prochaine bande originale (après Shirley Bassey sur « Goldfinger », Tina Turner sur « Goldeneye » ? ; feue Amy Winehouse fut longtemps pressentie pour celle de Quantum of Solace...).

Quant au bouleversement le plus susceptible d'attiser une curiosité naturelle – même teintée de scepticisme –, soit la transition entre deux acteurs, passée la réelle bonne surprise que fut le passage du très classique Pierce Brosnan au blond et torturé Daniel Craig, c'est davantage à l'échelle people que se mesure sa dimension (entre talk shows et tabloïds) qu'à celle de la mise en scène, de la structure même des films. Et si Casino Royale donc (signé Martin Campbell, sorti en 2006) fut des derniers James Bond de loin le plus stimulant, c'est sans doute moins en raison d'une quelconque inventivité dans sa réalisation que de la joie de (re)découvrir un pur action hero, suivre un corps robuste en action, en résistance, labellisé « Bond » ou non.

A l'heure de célébrer les cinquante ans de la série, on peut plus que jamais se demander si, des premiers volets élégants et ludiques ayant fait naître la légende Sean Connery au blockbuster Quantum of Solace, du one shot Georges Lazenby (Au service secret de sa majesté, assurément l'un des meilleurs épisodes) au so british Roger Moore, des sombres Timothy Dalton et Daniel Craig au classieux mais lisse Pierce Brosnan, a jamais circulé quelque motif excédant le pur mécanisme industriel, peut-être un semblant d'âme. Mais quelle que soit la réponse, il reste et restera impensable, inimaginable aujourd'hui d'imaginer une fin à la saga, là où chaque volet des deux autres grandes franchises d'espionnage précitées (Mission : Impossible et Jason Bourne) semble s'interroger sans cesse sur sa propre existence, le héros s'étonner de son impensable survie, sa relative longévité.

Ce qui, plus qu'avant, pousse alors à aller voir chaque nouveau volet des aventures de 007, c'est moins la crainte que ce film soit le dernier que, redisons-le, l'envie de se souvenir que de film en film, d'une incarnation l'autre, rien dans le monde de James Bond, cet anonyme aux mille visages, ce transformiste en smoking, ne se veut tellement acquis, ni même affirmatif.




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